« Une vision d’apocalypse douce, lente, presque furtive »

Le 11 mars, le monde a célébré le triste anniversaire de la catastrophe de Fukushima. Alors que le gouvernement japonais a annoncé le 7 janvier dernier qu’il allait relancer la construction de réacteurs, quelle est la situation de cette région aujourd’hui ? Le photojournaliste Antonio Pagnotta a passé plusieurs mois au Japon, pour suivre un homme qui a fait le choix de rester dans sa ferme contaminée pour sauver les animaux condamnés. Il en a sorti un livre : Le Dernier Homme de Fukushima, sorti le 7 mars.

Le Dernier Homme de Fukushima, c’est l’histoire d’un homme d’exception : Naoto Matsumara. A 53 ans, il a été irradié lors de l’accident nucléaire de Fukushima. Renié par sa famille, il a décidé de rester dans sa ferme de Tomioka, en pleine zone interdite. Le photojournaliste Antonio Pagnotta, après avoir vécu 20 ans au Japon, est revenu sur l’île pour suivre pendant trois mois cet homme considéré comme un samouraï. Symbole de l’inquiétude, de la colère et même de la résistance japonaise au nucléaire, Naoto Matsumura est connu dans tout l’archipel. Il vit son geste comme un acte résistance à Tepco et au gouvernement.

En janvier, vous êtes revenu de trois mois au Japon. Comment est la vie, là-bas, aujourd’hui ?

Je vivais à Tokyo et ce qui est marquant là-bas, c’est la nourriture. Les Japonais mangent de la nourriture contaminée. La nourriture de Fukushima est distribuée partout parce qu’avant, elle était de bonne qualité. Ce n’est pas interdit car le taux de radiation des aliments ne dépasse pas la limite fixée par décret.  Certains le font par conviction, parce qu’ils veulent soutenir la région sinistrée de Fukushima et son agriculture mais d’autres ne savent pas que les produits sont contaminés.

Naoto Matsumura refuse de quitter la zone d'évacuation obligatoire de 20 km autour de la centrale nucléaire de Fukushima. Il est trés occupé à nourrir les animaux qui survivent dans la zone interdite. Ici est dans la campagne de Tomioka,  ou les vaches survivantes viennent se faire caresser. Au printemps prochain, les services vétérinaires de la préfecture de Fukushima procéderont à l'abattage de tous les animaux survivants dans la zone interdite de Fukushima. Cet abattage cruel et injustifié révolte Noto Matsumura qui déclare qu'il se battra pour l'empécher.Photo Antonio Pagnotta.

Naoto Matsumura refuse de quitter la zone d’évacuation obligatoire de 20 km autour de la centrale nucléaire de Fukushima. Il est trés occupé à nourrir les animaux qui survivent dans la zone interdite. Ici est dans la campagne de Tomioka, ou les vaches survivantes viennent se faire caresser. Au printemps prochain, les services vétérinaires de la préfecture de Fukushima procéderont à l’abattage de tous les animaux survivants dans la zone interdite de Fukushima. Cet abattage cruel et injustifié révolte Noto Matsumura qui déclare qu’il se battra pour l’empécher.
Photo Antonio Pagnotta.

Vous avez passé beaucoup de moments dans les zones interdites, territoires dans un rayon de 20 km tracés autour de la centrale nucléaire de Daii Ichi,toujours trop radioactives. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans le paysage ?

Ce qui m’a le plus choqué c’est que c’est devenu une zone fantôme. Les rues sont désertes, les maisons se dégradent, la nature commence à tout envahir. C’est une vision d’apocalypse douce, lente, presque furtive. Je suis choqué par le manque d’humanité. Les images que j’ai ramenées m’obsèdent. Tomioka [ville où habite l’homme du livre] est prise en tenaille, tout est radioactif. Je vois les radiations. Aujourd’hui, même quand je vais à Tokyo, je ne vois plus une ville vivante mais fantôme car elle peut être évacuée n’importe quand.

Le Dernier Homme de Fukushima, c’est l’histoire de Naoto Matsumura, un homme devenu héros national, qui a refusé en mars 2011 d’évacuer la zone interdite autour de la centrale explosée de Fukushima. Pourquoi ?

Il habite à Tomioka, entre deux centrales. Il a reçu des radiations et, après avoir fui sa ferme, il a été rejeté par sa famille chez laquelle il voulait se réfugier. Ça a été le début d’une longue prise de conscience : s’il restait en ville, il serait un paria. Alors il a décidé de retourner dans sa ferme et de s’occuper des animaux abandonnés. A l’heure actuelle, il a sauvé 70 vaches et 2 autruches, dont il s’occupe dans sa ferme.

Comment vit-il, ce monsieur de 53 ans, seul dans sa ferme, sans personne autour de lui en-dehors des animaux qu’il sauve ?

Il vit là-bas depuis deux ans maintenant, sans eau ni électricité. Une chaîne de solidarité s’est mise en place du Japon jusqu’au Etats-Unis et il reçoit des dons, en liquide ou par virement. Il a reçu 160 000 euros en deux ans. Ce monsieur a une immense aura. Quand les animaux étaient dans les champs et qu’ils risquaient l’abattage par injection, il les as nourris. C’est un paradoxe puisqu’il est tout seul mais en même temps très entouré : il a une ligne téléphonique et il donne de ses nouvelles sur les réseaux sociaux grâce à l’Ipad qu’on lui a donné. C’est un homme très convivial, chaleureux. Il dit que tout va bien mais c’est impossible à croire : il vit dans un environnement contaminé par 9 millisiverts, ce qui est très haut pour les hommes. Il ne se nourrit plus sur place, la nourriture lui est envoyée. Il n’est pas décidé à partir, il sait qu’il va mourir, il a 53 ans et il dit qu’il a fait sa vie.

Comment est-il perçu au Japon ?

Au départ, il était considéré comme un fou mais quand les Japonais ont compris ce qu’il faisait, l’opinion a changé il est devenu très respecté. Il est mû par un profond respect de la vie, c’est presque devenu un chaman. Son acte de courage va rejaillir sur sa famille. Il sauve l’honneur du Japon et il est en passe de devenir un personnage historique, c’est un juste, il montre que les Japonais ne sont pas tous des lâches.

Antonio Pagnotta a passé plusieurs mois au Japon, un pays qu'il aime particulièrement, pour voir la vie sur l'île depuis l'accident nucléaire.

Antonio Pagnotta a passé plusieurs mois au Japon, un pays qu’il aime particulièrement, pour voir la vie sur l’île depuis l’accident nucléaire.

Vous avez vécu 20 ans au Japon, vous connaissez la culture de ce pays. Comment est appréhendée la nouvelle du gouvernement japonais de reconstruire de nouvelles centrales ?

Le Japon est un pays pauvre à la base : il a peu de ressources, peu de matières premières. Quand Eisenhower a décidé d’ouvrir des centrales pour produire de l’électricité moins cher, tout le monde a accepté. Si aujourd’hui, le Japon abandonnait le nucléaire, il dégringolerait de l’échelle économique mondiale, au niveau, je vais être dur, de la Thaïlande. Les Japonais sont enfermés dans le piège de la posture économique. La solution serait la planche à billets, ce qui incluerait une dévaluation du yen et donc des importations qui reviendraient plus cher. Le redémarrage des centrales est donc primordial pour le Japon.

Sans oublier que l’accès au plutonium signifie l’accès à la bombe et avec des voisins aussi remuants que la Chine et la Corée du Nord, les Japonais ne peuvent pas se passer de cette technologie et ça, ils l’ont bien compris. Officiellement, le Japon n’a pas la bombe mais ils ont des lanceurs et les technologies. On considère que parti comme ça, en 2020, le Japon aura un arsenal militaire et nucléaire. Les Japonais connaissent la dangerosité du nucléaire et ils ont horreur de l’énergie mais ils savent qu’ils ne peuvent pas s’en passer.

Pourquoi les Japonais ont-ils l’air si passifs face à ce qui leur arrive ?

C’est une guerre de tranchée : les Français ont pris plusieurs bastilles (mai 68 est une bastille) alors que les Japonais ne sont jamais descendus dans la rue faire une émeute. Sauf que tant que les environs du ministère de l’Industrie ne seront pas saccagés, les Japonais ne changeront jamais leur position. Il faut une vraie émeute qui saccage sinon la propagande et le lavage de cerveau sera toujours là dans 50 ans.

Lors des dernières élections, le parti qui a installé les centrales a été reconduit parce que les Japonais poursuivent le mirage de leur primatie des années 80. Il leur faudrait abandonner cette corne d’abondance du nucléaire mais pour ça, il faut une refonte politique. Les Japonais ne veulent pas voir qu’une autre catastrophe pourrait arriver et que si tel était le cas, le Japon pourrait cesser d’exister. C’est presque de la science-fiction pour eux alors que la masse de matériau accumulé peut mettre en danger la population. Mais le gouvernement préfère l’irradiation entière à la peur panique.

Propos recueillis par Anaïs Vendel

Le Dernier Homme de Fukushima, Antonio Pagnotta
Editions Don Quichotte
paru le 3 mars 2011.
17,90 euros

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