Pourquoi la crise en Syrie ?

Le conflit en Syrie dure depuis mars 2011, trois mois après le début du printemps arabe. Mais après plus d’un an de ce qui se qualifie peu à peu de guerre civile, Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir et plus de 23 000 personnes ont été tuées, dont 14 000 civils. Pourquoi cette crise s’enlise-t-elle et quelles sont les alternatives ?

Début 2011, comme en Tunisie, un jeune Syrien s’immole par le feu : Hasan Ali Akleh. Il ne faudra que quelques mois pour que la situation s’envenime puisqu’en avril de la même année, de violents affrontements opposent les manifestants à l’armée Syrienne. Les mesures de l’état Syrien pour tenter de résorber les tensions sociales (baisse des taxes sur les produits alimentaires, embauche de fonctionnaires, non instauration de la TVA ou encore création de fonds sociaux pour aider les plus démunis…) ne changera rien : la tension continue d’augmenter et les manifestations gagnent en intensité dans tout le pays. Pour la Syrie aussi, c’est le printemps arabe. Dès l’été 2011 des soldats démissionnaires créent l’Armée Syrienne Libre (ASL). Les affrontements avec l’armée officielle deviennent meurtriers. A la même époque se crée ce qui se veut être une structure d’opposition : les comités locaux de coordination pour l’avenir politique de la Syrie. Quelques mois plus tard, en octobre, ils deviendront le Conseil National Syrien (CNS), créé en Turquie et sous l’influence des frères musulmans. Installé en Turquie, la CNS devient la branche politique de l’Armée Syrienne Libre et demande aux pays occidentaux d’attaquer « préventivement » l’armée régulière et de verser des salaires aux combattants Syriens. Depuis, les violences se sont intensifiées et la guerre civile et politique est consommée mais les pays occidentaux n’ont pas bougé. Pourtant, en avril 2012, l’ONU a créé une mission dont le but était de faire cesser les hostilités : c’était le plan Annan. Il sera un échec.

Leçon Libyenne pour les Russes et les Chinois

Le Représentant permanent de la Fédération de Russie auprès des Nations Unies, M. Vitaly Churkin, opposant son veto à un projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la répression sanglante en Syrie.

Alors que les avis sont quasi unanimes au conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine s’obstinent pourtant à posé des veto contre les tentatives de l’organisation de faire pression sur Damas. Étonnamment, les veto russes sont plus médiatisés que les veto chinois, la Russie étant suspectée de soutenir une nouvelle fois un dictateur, comme ce fut le cas en Libye avec Mouammar Kadhafi. En réalité la position diplomatique russe est beaucoup plus subtile et semble prendre en compte certains équilibres géostratégiques régionaux essentiels. Les Russes et les Chinois forment au sein des BRICS (acronyme anglais désignant l’organisation regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, pays considérés pour la plupart comme des grandes puissances émergentes) une sorte de tandem diplomatique. Au sein d’un conseil de sécurité de l’ONU plutôt interventionniste, leur vision se base sur la non ingérence et la souveraineté nationale. En clair : que chaque peuple s’occupe des affaires de son propre pays. La Chine et la Russie ont d’ailleurs pour eux les expériences Afghanes, Irakiennes et Libyennes pour lesquelles les interventions militaires occidentales n’ont pas aidé à la pacification : l’Afghanistan est toujours en conflit, l’Irak est scindé en trois et la Libye semble contrôlée par des islamistes radicaux. Et c’est sans compter que les Chinois comme les Russes ont retenu la leçon Libyenne : ils ne s’étaient pas fermement opposés aux sanctions contre le régime Libyen, ce qui a abouti à une intervention militaire qui, non seulement n’a pas empêché le massacre à Benghazi mais à contribuer à une guerre ouverte contre Kadhafi.

Guerre froide sur fond de conflit confessionnel

Dès la mort du prophète Mahomet, en 632, les musulmans se divisent autour de sa succession. Toute l’histoire de l’islam est marquée par l’opposition entre sunnites et chiites. Le prophète, chef politique, aurait hésité entre deux solutions, qui ont chacune été prises comme le testament définitif par deux héritiers rivaux. La majorité des croyants, sunnites, se sont rangés derrière Abou Bakr, qu’ils désignent comme « successeur de l’envoyé de Dieu » (ou « calife »), tandis que les chiites (de « chia », « partisan ») suivent Ali, fils de Abou Talib, cousin et gendre du prophète. Ce conflit de succession provoque une scission au sein de l’islam : les chiites reconnaissent Ali comme premier successeur de Mahomet. Avec ses deux fils, Hassan et Hussein, qui lui succèdent, commence pour les chiites la lignée des imams ; les sunnites majoritaires ne voient en Ali que le quatrième calife et se rallient au clan des Omeyyades, lié à Uthman, 3e calife après Mahomet.

La Syrie Baasiste (parti à tendance chiite de Sadam Hussein, qui prône le socialisme arabe, le nationalisme panarabe et la laïcité) de Bachar Al-Assad est musulmane, laïque et autoritaire. La minorité Chiite Alaouite du président avait su imposer une cohabitation pacifique entre les religions (on trouve aussi des chrétiens et des druzes en Syrie) en réprimant les extrémistes islamiques et en protégeant les minorités du pays, qui représentent 30 à 35% de la population. La majorité des Syriens est donc musulmane sunnite et comporte une  minorité extrémiste de frères musulmans. Ce sont eux qui ont pris le contrôle politique de la résistance Syrienne, bien que minoritaire parmi les sunnites et les opposants au régime. Mais alors, d’où vient ce soutien occidental à l’ASL ? Surtout quand on sait que la Syrie est la terre sainte des Djihadistes et que la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite et les pays occidents sont les financeurs principaux de ses groupes armés d’opposition. Le soutien de l’Arabie Saoudite n’a rien d’étonnant, obsédée qu’elle est par la théorie du complot chiite iranien et par les minorités chiites de la région. Elle et d’autres pays sunnites redoutent la constitution d’un croissant chiite, qui irait de l’Iran à la Méditerranée avec le Hezbollah libanais, auquel la Syrie de Bachar Al-Assad offre une continuité.  Concrètement, si Bachar Al-Assad tombe, la possibilité d’un croissant chiite aussi.

Visite de Nicolas Sarkozy en 2008 à Damas, pour réaffirmer la reprise du dialogue avec le régime alaouite. Photo REUTERS/ Philippe Wojazer

Damas et Paris, suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis

Quel est en revanche l’intérêt pour la France, et les Etats occidents, de faire tomber Bachar ? Puisque si une intervention militaire en Syrie se produisait, la pacification ne serait pas assurée et le dernier régime à peu près laïc de la région serait détruit. Pour Paris, la valse avec Damas ne date pas d’hier. Dès 1982, le torchon brûle quand François Mitterrand part en voyage officiel en Israël et que le père de Bachar, Hafez El Assad dénonce « l’influence d’un groupe sioniste dans le gouvernement français ». Qu’à cela ne tienne, deux ans plus tard, Mitterrand prend le chemin de Damas pour la première fois depuis l’indépendance du pays. Le charme est rompu quand un ancien premier ministre libanais et ami personnel de Jacques Chirac meurt à Beyrouth dans un attentat. Les services secrets syriens sont montrés du doigt car Rafiq Hariri, ledit premier ministre, voulait libérer le Liban du joug de Damas et était devenu la bête noire de Bachar El-Assad. C’est le début de la fin pour la France qui rompt quasiment ses relations avec la Syrie jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Il voit en Bachar Al-Assad un potentiel partenaire de dialogue en Moyen-Orient mais se rend compte de la tromperie : le seul objectif du président syrien reste le statu quo sur tous les fronts : maintien du contrôle sur le Liban avec l’action terroriste du  Hezbollah ; pas d’évolution démocratique en Syrie ; pas de paix avec Israël mais pas de guerre non plus.

Mais la France n’est pas la seule à être timorée. Les États-Unis, par exemple, ont pu compter sur la coopération de Damas dans la traque des membres d’Al-Qaïda après les attentats du 11 septembre mais les connexions historiques de la Syrie avec des groupuscules terroristes rentrent aussi dans la réflexion. Pour Antoine Basbous, cité par le Monde, « la Syrie fait peur. Elle a une capacité de nuisance internationale. »

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Comments
5 Responses to “Pourquoi la crise en Syrie ?”
  1. APPEAR'S BLOg dit :

    Très intéressant et très complet. Bon boulot !

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  3. […] libération de l’Azawad, longtemps encouragés par la France dans leur revendication autonomiste. La chute de Kadhafi a aussi libéré des combattants touaregs qui ont fui la Libye avec parfois des armements […]

  4. […] ou brisées. Amnesty International dénonce la passivité du monde, notamment occidental, alors que l’armée et les forces de sécurité syriennes continuaient de mener des attaques aveugles ou … contre les civils, et de soumettre à des disparitions forcées, d’arrêter arbitrairement, […]



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