Les Etats-Unis, eldorado de l’investigation ?

Berceau du journalisme d’investigation avec l’affaire du Watergate, les Etats-Unis représentent-ils aujourd’hui l’idéal des journalistes ?

L’investigation est un produit « made in USA » et c’est bien pour cela que le terme gêne les journalistes français. Pas question de chauvinisme pourtant, pour Delphine Byrka, grand reporter à Paris Match : « Le mot est très pompeux, ça fait référence à l’investigation à l’américaine alors que les Français n’ont pas les mêmes moyens que les américains ». C’est dit : Français et Américains ne sont pas égaux devant l’enquête et ce, pour plusieurs raisons.

La conceptualisation du travail d’investigation est différente Outre-Atlantique. « Les Français s’occupent presque exclusivement des affaires politiquement sensibles où des ‘raisons personnelles, politiques et d’Etat sont combinées’ pour reprendre les termes de Bertrand et Le Gendre » déplore Mark Lee Hunter, journaliste d’investigation et universitaire américain1. Les Américains partent eux du principe que chaque journaliste peut faire de l’investigation sur un très grand nombre de sujets. Un index des enquêtes américaines compilent ainsi quelque 9 000 affaires traitées entre 1982 et 1992 allant des sujets « avortement » à « zoo ». L’enquête française semble donc beaucoup plus élitiste.

Mark Lee Hunter, journaliste d’investigation et universitaire américain, porte un regard aiguisé sur l’enquête en France.

Carnet d’adresses ou archives ?         


Mais cette conceptualisation du travail passe également par des méthodes différentes qui, depuis le Watergate, reposent essentiellement sur des documents publics pour les Américains (utilisation facilitée par le Freedom of Information Act, lire ci-dessous) quand les Français se concentrent sur la force de leur réseau. Mais chaque procédé à ses limites. Christopher Georges, de CNN, affirme que « 85 % des 800 affaires du New-York Times, du Los Angeles Times et du Washington Post entre 1989 et 1992 ont été des développements ou des continuations de rapports gouvernementaux qui ont filtrés ou ont été publiés »2. Un phénomène comparable à celui qui sévit en France avec la judiciarisation des enquêtes. Reste qu’en se basant essentiellement sur son carnet d’adresses, le journaliste d’investigation français prend le risque de se faire manipuler. Pour Mark Lee Hunter, « en France, les journalistes attendent leurs sources et prennent le risque d’être manipulés. C’est pas avec ça qu’on apprend des choses ! C’est seulement un jeu de pouvoir. Ils évaluent leur importance selon l’importance des gens qu’ils fréquentent, on dirait qu’ils n’ont pas d’amour propre ! »3 Et de pointer sa préférence pour Hervé Liffran, journaliste au Canard Enchaîné qui a révélé, notamment, l’affaire dite « Tibéri », des faux électeurs de Paris, en prenant « toutes les listes des électeurs qu’il a triées selon les adresses. Ça c’est un vrai investigateur. Il est très agressif, il utilise les documents publics, comme aux USA. Là-bas, on a des moyens pour transmettre ces documents ».

Le rapport aux politiques

Car depuis l’affaire du Watergate, le journalisme d’investigation américain s’est institutionnalisé et a cherché à s’éloigner du partisanisme, à l’heure où les Français sont encore très politisés. Mark Hunter rappelle l’importance de l’affaire Plame-Wilson dans laquelle Judith Miller a payé de sa place au New-York Times sa trop grande proximité avec le pouvoir. Sur demande de la CIA, un ancien ambassadeur, Joseph Wilson, est envoyé au Niger pour enquêter sur un éventuel trafic de matériau nucléaire avec l’Irak. Mais son enquête prouve que les documents sur lesquels se fondait l’administration Bush étaient des faux. Plusieurs journalistes, dont Judith Miller, divulguent alors l’identité de son épouse : Valérie Plame, un agent secret de la CIA. Une publication sans doute destinée à discréditer Wilson. A sa sortie de prison pour avoir refusé de dénoncer ses sources, Miller quitte le journal suite à la découverte qu’elle tient ses informations de fuites organisées par le président Bush, soucieux de justifier ses actions pour renverser Saddam Hussein.

Face à la loi

Cet événement est perçu comme une attaque au premier amendement de la Constitution américaine, qui assure la liberté de la presse et le secret professionnel. « La loi est plus contraignante aux USA, en termes de dommages et intérêts. Les procès en diffamation y sont monnaie courante et deux tiers des procès sont factices. La FOIA est une bonne loi, meilleure que la loi française sur l’accès aux documents administratifs et on en attend une comme ça en France » estime Mark Hunter. Mais il reconnaît que « les enquêteurs français continuent de travailler dans un environnement plus hostile et plus pauvre que leurs confrères Outre-Atlantique »5. Il pointe une jurisprudence assez contraignante même si la magistrature est de plus en plus indépendante face au pouvoir. Reste que « les enquêtes concernent toujours le pouvoir en place mais à quand remonte la dernière enquête du Figaro sur Nicolas Sarkozy ? » Si aux Etats-Unis, les médias dépendent de plus en plus des ONG, le problème de la propriété des médias, est « beaucoup moins insensée qu’en France où on se retrouve avec une situation d’avant guerre ».

The Freedom of information act

La loi américaine pour la liberté d’information de 1966 contient notamment le Privacy Act et oblige les agences fédérales à transmettre aux individus les informations que le gouvernement a sur eux. Ils peuvent les corriger et attaquer le pouvoir s’il utilise ces données d’une façon non autorisée. Fondée sur la liberté d’information, cette loi est votée en pleine guerre du Vietnam, sur demande de l’opinion publique d’un meilleur accès aux documents de l’administration américaine. Neuf exemptions la restreignent : la sécurité nationale, le secret défense, la politique étrangère, les secrets de fabrication, le respect du secret médical et de la vie privée et les informations géologiques et géophysiques (comprenant les cartes) sur les puits. •

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1Op. cit
2 Ibid
3 Ibid

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