Le nerf de l’enquête : l’argent

La nécessite de rentabilité et la concentration des groupes de presse sont souvent évoquées comme freins à l’enquête. L’investigation souffre-t-elle d’un manque de modèle économique ?

Ce n’est pas un secret, les comptes des journaux sont gangrenés. Référence de la presse quotidienne nationale, Le Monde aurait pu disparaître des kiosques, comme France Soir et La Tribune, s’il n’avait pas été repris par Pierre Berger, Xavier Niel et Mathieu Pigasse. Avec eux renaissent le quotidien et les enquêtes qui en avait fait sa force avec Edwy Plenel. « Depuis fin 2007, le journal ne s’intéressait plus à l’investigation, il se contentait de ne pas faire de vague, de pratiquer un journalisme de validation » déplore Gérard Davet. Alors quand, en 2010, Médiapart sort les enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt, que Le Monde a eus, un séisme agite la rédaction et Gérard Davet est mis sur l’affaire. « Il y a eu une nouvelle politique, une volonté de sortir des affaires, le trio voulait des enquêtes, il a réembauché des journalistes. Le journal veut et a besoin de scoops » explique-t-il. Une position aujourd’hui partagée par Raphaëlle Bacqué qui fait pourtant partie des 10 % des salariés actionnaires à avoir préféré le groupe Perdriel. « Le truc qui m’inquiétait était l’engagement politique de Berger et Pigasse, et les intérêts financiers de Niel. Claude Perdriel est un homme de presse ».

Concentration des médias

Le groupe Perdriel édite Le Nouvel Observateur, le mensuel Sciences et Avenir, le magazine économique Challenges et Rue89 quand Xavier Niel, fondateur de Free, a investit dans Médiapart, Bakchich et Deezer, Pierre Berger, mitterrandiste convaincu a soutenu Ségolène Royal en 2007 et Mathieu Pigasse, propriétaire des Inrockuptibles est proche de Dominique Strauss-Kahn. Malgré la menace de Nicolas Sarkozy de ne pas aider au sauvetage de l’imprimerie du journal, le trio reprendra le quotidien. Et quand il s’agit de politique, Pierre Berger se contente de râler comme à la sortie, en mai dernier, de la page de Raphaëlle Bacqué sur les photos taboues de François Mitterrand.

Mais la concentration des médias est une réalité nuisible à l’enquête. « Je n’ai jamais vu le Figaro faire une enquête sur Nicolas Sarkozy »1 s’insurge Mark Hunter. Et pour cause, le quotidien est la propriété du marchand d’armes Serge Dassault, sénateur UMP déçu du chiraquisme et fidèle soutien de Nicolas Sarkozy, dont le cabinet d’avocat aurait facilité l’héritage de Marcel Dassault. Selon le sociologue Jean-Marie Charon « Dassault est violent, on ne fait pas n’importe quoi ». Le 26 septembre dernier, Etienne Mougeotte, directeur de la rédaction du Figaro a ainsi rétorqué aux représentants de la société des journalistes (SDJ) du quotidien qui l’interrogeaient sur l’affaire Karachi ne pas être là « pour emmerder la droite, c’est comme ça. Si ce que vous voulez, c’est qu’on aille gratter sur ces affaires, c’est non. (…) Pour être bien au Figaro, il faut épouser les idées du Figaro ». Le compte-rendu de la SDJ établit également la difficulté de parler de Manuel Valls, député PS maire d’Evry, opposant local de Serge Dassault. Mais le Figaro n’est pas une exception. Philippe Cohen reconnaît s’abstenir plutôt qu’aller chercher le conflit d’intérêt avec Yves de Chaisemartin, l’un des actionnaires de Marianne, ancien président du directoire du Figaro.

Au vue de la composition des groupes de presse, il n’est pas étonnant de constater l’absence d’enquête de l’Equipe sur le dopage puisque le groupe Amaury est l’organisateur du Tour de France comme du Paris-Roubaix.

La pub aux commandes

Mais l’un des problèmes majeurs de l’enquête dans les journaux réside en leur dépendance à la publicité. Régine Remmache, directrice de la publicité pour le Nouvel Observateur admet qu’il est « tout à fait probable que des campagnes aient été supprimées pour cause de mauvais papier, mais en général les annonceurs ne s’en vantent pas ‘officiellement’. C’est la règle du jeu, les annonceurs sont libres de leurs investissements comme les journaux de leurs idées.  En général, nous voyons réapparaître les publicités qui avaient mystérieusement disparues après une période de purgatoire »2. Mésaventure dont La Tribune a fait les frais quand EDF lui a supprimé un an de publicité après un article sur l’EPR de Flammanville. Un manque à gagner de 80 000 euros pour le quotidien, déjà en proie à des difficultés financières. Alors que la publicité représente parfois 25 % du chiffre d’affaires (comme pour Le Monde), Delphine Byrka reconnaît qu’il faut se méfier « comme lors des suicides chez Renault ou de l’affaire Kerviel ». Même chose à Bakchich qui, après avoir eu à subir la liquidation judiciaire, se remet doucement en place mais peine à trouver un modèle économique stable. « On est brinquebalent. On a moins de moyens, moins de monde, donc moins d’enquête mais si on s’en sort, c’est parce que les gens lisent nos papiers et mettent de l’argent ». Résultat de cette économie fragile, Libération a connu plusieurs plans de restructuration et aujourd’hui, seuls trois journalistes font de l’enquête. « Il y a beaucoup de difficultés à ce que ce journalisme soit rentable, beaucoup se déportent sur l’édition » constate Nicolas Cori.

Le recours à l’édition

Les éditeurs le constatent depuis dix ans, de plus en plus de journalistes se tournent vers l’édition pour des enquêtes plus longues et plus approfondies dont les journaux récupèrent les bonnes feuilles. Pour Raphaëlle Bacqué, auteur de plusieurs ouvrages dont L’enfer de Matignon, le livre permet de remonter dans le temps et d’expliquer des ramifications qui perdraient le lecteur dans un article. « Problème » pour Fabrice Arfi, la sous-traitance de l’enquête par l’édition est une absurdité pour Philippe Cohen qui dénonce des journalistes « payés par leur rédaction pour faire des enquêtes dans des livres ». Une situation confortable judiciairement mais économiquement instable. Selon Nicolas Beau, cofondateur de Bakchich, le phénomène avantage les patrons des rédactions qui « choisissent les extraits et n’ont pas à s’encombrer de journalistes trop curieux ». •

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1 Propos recueillis par Skype le 28 février 2012

2 Propos recueillis par mail le 29 février 2012

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