Techniques d’enquêtes, entre légalité et moralité

Au cœur de la réflexion sur les limites du journalisme d’investigation et objet de nombreuses interrogations, les techniques des journalistes varient selon chacun.

C’est une polémique cyclique, qui revient avec chaque affaire. Fallait-il sortir les enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt ? Et ceux de la Fédération Française de Football sur les quotas ? Peut-on cacher son identité ?

Si les techniques d’investigation françaises ne sont pas comparables aux piratages de boites mails, écoutes téléphoniques et logiciels espions à l’origine de la chute du tabloïd britannique News of the World, elles font débat. C’est la raison qu’évoque le sociologue des médias Jean-Marie Charon pour expliquer les faibles répercussions lectorales du retour à l’enquête du Monde : « Le journalisme d’investigation n’a pas permis au Monde de se développer car son public, adepte de l’establishement, a été choqué par ses méthodes ». Pourtant, le sociologue reconnaît que pour faire émerger des réalités, il faut parfois tordre le bras à la déontologie, en gardant en tête l’intérêt général. François Saint-Pierre, avocat du Monde, admet cependant qu’il n’en existe aucune définition exacte.

Un rapport public de 1999 du Conseil d’Etat établit l’intérêt général comme « le dépassement des intérêts particuliers, […] expression de la volonté générale » quand Gérard Cornu, du Conseil Supérieur de la Magistrature le définit dans le Vocabulaire juridique comme « ce qui est pour le bien public ».

Appréciation personnelle

Difficile donc de fixer les limites de l’intérêt général. Après avoir été jugés légitimes, les enregistrements pirates de Liliane Bettencourt ont finalement été illégitimés par la Cour de Cassation avant d’être de nouveau justifiés par la Cour d’Appel de Versailles. Chez les journalistes, pourtant, c’est la quasi-unanimité : « Ce qu’a fait Médiapart ne me choque pas, ces enregistrements étaient éclairants » estime Nicolas Cori. Et même chez les sceptiques, il y a une dose de positif : « Je ne suis pas d’accord avec les écoutes, il faut préserver la vie privée mais je comprends Edwy Plenel. Le problème est générationnel » confie Jacques Gallois1, qui a été à la direction du groupe Dauphiné Libéré – Le Progrès pendant vingt ans.

Les écoutes peinent à faire consensus mais tous reconnaissent que ce n’est pas au journaliste de mettre sur écoute. S’ils travaillent en collaboration avec la police, ils n’ont ni les mêmes méthodes ni la même vocation. Faire condamner les atteintes à la loi pour les forces de l’ordre ; faire émerger la vérité pour les journalistes. La charte de Munich établit clairement que « le journaliste ne confond pas son rôle avec celui du policier ». La polémique avait d’ailleurs fait rage en 2010 quand des journalistes de l’émission de France 2 « Les Infiltrés » ont dénoncé à la police vingt-trois pédophiles, rencontrés lors d’une enquête. Fallait-il protéger les sources ou respecter le code pénal qui fait « obligation stricte d’informer les autorités administratives de l’imminence d’une agression contre un mineur » ? La question divise. David Pujadas défend ses journalistes quand Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat National des Journalistes (SNJ) et rédactrice en chef à France 2, attaque, estimant qu’« un journaliste en exercice n’a pas à donner ses sources. Il est hypocrite de dire qu’il était contraint. Quand on enquête sur des pédophiles, on ne pense pas tomber sur des fraises des bois ».

 

Borderline

Si les journalistes d’enquête contactent des personnes pas toujours honnêtes, elles rencontrent aussi beaucoup de témoins et de sources « officielles ». En clair : elles font le même travail qu’un policier mais sans leurs moyens. Pas d’interrogatoire ni de tests ADN mais une bonne dose d’instinct et de détermination. Et toujours garder en tête que c’est donnant-donnant. « Quelqu’un qui file une info pour rien, ça n’arrive jamais. Il y a toujours des rapports de force : avec les avocats, on distille nos éléments. Quand je sais qu’un avocat n’est pas sympa, je ne vais pas lui faire de cadeau » détaille Delphine Byrka. Alors pour éviter d’être manipulé, il faut un carnet d’adresse en béton et la jouer fine. A force de fréquenter les mêmes milieux, les relations se nouent. Sans se laisser corrompre, déjeuner avec ses sources est une pratique courante. « Le contact doit avoir envie de nous voir, il ne faut pas être inquisiteur. Il faut qu’il ait confiance. C’est psychologique, pas affectif ». Les retours d’ascenseur ? La pratique n’est pas rare. Le commissaire de police lyonnais David Picot entretient des liens cordiaux avec les journalistes mais connaît les limites : « On est constamment en relation, chacun a besoin de l’autre. J’ai toujours eu des relations de confiance avec les journalistes : on boit un café mais chacun doit rester pro. Pendant une enquête, seuls le procureur et le juge d’instruction peuvent parler. Un policier qui communique prend des risques. Si ce n’est pas dans le cadre d’une enquête, qu’on n’utilise pas les moyens de la force publique et que c’est dans le cadre d’une discussion…»2

Dans Le contrat, Karachi l’affaire que Sarkozy voudrait oublier Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme s’appuient sur des télégrammes confidentiel défense, des auditions ou des rapports internes. L’avocat Henri Leclerc et le journaliste Jean-Marc Théolleyre confirment que « des juges et des policiers informent les journalistes pour éviter qu’on étouffe leurs affaires »3. Et tant pis pour le secret de l’instruction. « C’est quand même important ! » plaide David Picot, « filer des PV est anormal, c’est pas une info donnée entre deux verres de bière ! Mais ça prouve que le journaliste est bon ».

PV, témoignages, quand chacun se sait manipulé, il faut alors recouper l’information. « Lorsque quelqu’un me parle, c’est évidemment pour m’instrumentaliser. Avant de me servir d’informations sensibles, il est impératif que je comprenne pourquoi j’en suis le destinataire. J’entends parfois des journalistes se plaindre qu’on leur a menti. Ce n’est pas sérieux : il faut assumer le fait que nous sommes souvent des emmerdeurs » estime Pierre Péan4. Obtenir de l’information, oui, mais pas à n’importe quel prix. Delphique Byrka n’a « jamais filé un centime » mais reconnaît avoir déjà travesti son identité et fait de la planque. Pierre Péan souligne que « nombre d’affaires sensibles sont le résultat de trahisons, d’amertumes, de frustrations… Pourquoi cacher que je fais un métier où l’on se salit les mains ? C’est justement pour ça que chacun doit se fixer ses propres règles ». Parmi les premières : ne pas trahir une source et vérifier ses informations. Dans son enquête sur Jean-Noël Guérini, président socialiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, Xavier Monnier confie « avoir des infos sur sa famille et ses amis mais ça n’a pas d’intérêt pour l’enquête alors je ne m’en occupe pas ». •

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1Propos recueillis dans les locaux de l’école 3A le 24 novembre 2011.

2 Propos recueillis au commissariat de police le 30 mars 2012.

4 LECLERC, Henri, THEOLLEYRE Jean-Marc, Les médias et la justice : liberté de la presse et respect du droit, CFPJ, 1996, page 20

5 Interview du n°26 de Médias, automne 2010

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