Quand les enquêtes se superposent, la judiciarisation des affaires

Principal reproche envers les enquêtes aujourd’hui, la judiciarisation de l’investigation est-elle un signe de maladie de la profession ?

Elf, Karachi, le Crédit Lyonnais, Noir, Pechiney, Urba, Longuet… les exemples d’investigations découlant d’enquêtes judiciaires ne manquent pas. Comment expliquer que des journalistes dont la vocation est censée être de « mettre à bas un scandale », selon Fabrice Arfi s’appuient sur des documents judiciaires, donc normalement protégés par le secret de l’instruction, pour prétendre révéler ce qui deviendront des affaires ?

La raison est sociologique et culturelle. Le phénomène du journalisme d’investigation se développe vraiment en France dans le courant des années 1980. Pour les sociologues, c’est le signe d’une presse et d’une justice qui, encore anesthésiées par le gaullisme, tentent de se révolter. Les événements de mai 1968 offrent aux institutions des personnalités plus marquées politiquement, souvent ancrées à gauche. Dès les années 1960 apparaissent des « juges rouges », nouvelle génération de juges d’instruction, issus des classes moyennes et sensibilisés à l’idéologie post-soixante-huitarde : Eva Joly, Renaud Van Ruymbeke, Laurence Vichnievski et autres Thiery Jean-Pierre.

Politisation  des journalistes

Animés par une volonté de mettre au jour la vérité et de se libérer de la mainmise politique, ces juges déclenchent une vague de procédures judiciaires, largement reprises et diffusées par les médias, dont les rédactions ont elles-aussi vu apparaître des journalistes d’un genre nouveau, marqués par mai 1968. Ils s’appellent Jacques Derogy, Claude Angeli, Pierre Péan ou Edwy Plenel et tous ont derrière eux un passif politique. A l’Express, Jacques Derogy est un ancien de Libération d’après-guerre et militant exclu du Parti Communiste Français ; Claude Angeli a participé à la création du Secours Rouge en 1970, organisation de lutte contre le pouvoir pompidolien, et occupé des postes à responsabilité dans plusieurs journaux de gauche comme Politique Hebdo ou le Nouvel Observateur ; Edwy Plenel, ancien militant trotskiste a été rédacteur pour Rouge, journal de la ligue communiste révolutionnaire ; Pierre Péan s’est engagé contre l’Algérie Française. « La peinture de ce milieu est beaucoup trop homogène et beaucoup de journalistes sont en cheville avec les juges » reconnaît Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde1. On retrouve ici la notion d’« habitus de classe » chère à Bourdieu : chaque journaliste a ses préjugés sociaux, religieux ou philosophiques, qu’il tient de sa classe sociale d’origine mais aussi de son expérience personnelle en tant qu’être social. Ces journalistes se rapprochent des nouveaux juges, provoquant un certain suivisme, comme le confirment Elisabeth Levy et Philippe Cohen : « Ces ‘fuites’ bien dirigées obéissaient, au départ, à d’estimables motivations : compte tenu de la docilité des parquets, les juges savaient que leurs enquêtes embarrassantes pour les puissants avaient de fortes chances d’être enterrées et que, en prime, eux-mêmes risquaient sérieusement de finir leur carrière comme substitut du Procureur à Hazbrouke »2.

Manque d’expertise

Mais cette « sacré tendance à construire des scoops sur des dossiers judiciaires », symbolique des années 1980 et 1990 pour Philippe Cohen semble peu à peu passer de mode. Mais le rédacteur en chef de Marianne2 reconnaît tout de même l’existence d’une pièce allouée aux journalistes, dans le bureau des avocats. Nicolas Cori, journaliste à Libération  se veut plus tempéré : « le journaliste d’investigation est mauvais quand il attend les fax mais la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Il faut se tenir au courant avec la police, l’instruction et faire l’enquête en même temps. Le but est de faire émerger quelque chose dans l’espace public qui n’est pas qu’une reprise du travail du juge. »3 Il demeure qu’aujourd’hui, les rebondissements de l’affaire Bettencourt ne reposent que sur des éléments fournis par des membres de l’institution judiciaire. Le journaliste d’investigation américain Mark Lee Hunter pointe le manque de confiance en eux des journalistes français qui ne prennent pas le temps de devenir expert en leur sujet et qui, par conséquent, attendent qu’on les aide.

Le besoin de rentabilité et la concurrence entre les titres conduisent à sortir une majorité d’affaires politico-financières, au détriment de l’écologie ou de l’économie, dont sont peu friands les journalistes. La chute du quotidien économique La Tribune s’explique d’ailleurs en partie par la diminution de la publicité liée à ses différentes enquêtes. Si le scandale du Mediator a éclaté, ce n’est pas grâce à l’investigation d’un journaliste mais au livre du docteur Irène Frachon, Mediator 150 mg. Combien de morts ?  Jacques Derogy ne disait pas autre chose dans l’Evénement du Jeudi du 16 au 22 octobre 1997 : « Il y a quelques années, les journalistes étaient loyaux entre eux ; aujourd’hui, ils se livrent une course abominable. L’investigation se réduit à une affaire de vitesse ».

L’affaire du sang contaminé

La judiciarisation des investigations françaises tiendrait donc sa source dans la culture du journalisme français. Des journalistes d’investigation très politisés, qui se renouvellent peu, au carnet d’adresses solide. Raphaëlle Bacqué reconnaît ainsi que « des enquêtes médicales ou culturelles, on a du mal à les imposer à la rédaction car on n’a pas l’habitude d’enquêter là-dessus »1. Résultat : peu ou prou d’investigation sur le marché culturel, la rémunération des artistes ou la politique des prix. Amateur de scoops sur ses politiques, pendant vingt ans le public s’est donc contenté des différentes affaires politico-judiciaires, le journaliste jouant alors un rôle de contre-pouvoir dans une société démocratique où l’Etat a commis des irrégularités. Un pouvoir dangereux quand des journaux comme Le Canard Enchaîné ou Le Monde s’en servent comme d’une arme contre Giscard, pour le premier, Mitterrand, pour le second. Mais le public semble lassé de certaines affaires, la temporalité de l’enquête judiciaire étant différente de celle, plus rapide, des journaux. Pourtant, certains journalistes se complaisent dans le judiciaire, car « à cause du secret de l’instruction, ça donne l’impression au public qu’ils font un boulot de titan »4 confie Slim Mazni, journaliste d’investigation au mensuel Lyon Capitale. Face à ces attaques, les journalistes d’investigation opposent souvent l’affaire « du sang contaminé », considérée comme la plus grande enquête journalistique française par Mark Lee Hunter. Symbole d’un journalisme indépendant des pouvoirs, « qui dévoile la vérité que d’autres ont tenté de minimiser », cette affaire n’a été porté au regard du grand public que grâce à un certain nombre de journalistes. L’Evénement du Jeudi aurait même contribué à la première instruction judiciaire du dossier. Mais « qu’une enquête journalistique déclenche une instruction judiciaire (ou un supplément d’enquête) ou administrative, comme ce fut le cas pour l’affaire ‘du sang contaminé’ et qu’un journaliste donne des éléments qui alimentent le dossier d’un magistrat demeure donc une configuration exceptionnelle »5. Les enquêtes semblables à celle-ci sont rares et si Philippe Cohen et Marianne2 peuvent se vanter d’une enquête sur les transports publics en Ile-de-France de trente pages, la démarche est encore trop rare. •

Journalistes à la rescousse des juges

Contrairement aux idées reçues, les journalistes sont rarement en avance sur les autorités. S’ils font beaucoup de suivisme judiciaire, il arrive pourtant que certaines affaires soient révélées par des journalistes et non par des juges. Même si elles sont rares, elles existent et l’affaire du sang contaminé (lire ci-dessus) n’est pas la seule.

  •  Les faux électeurs de Paris : l’affaire Tibéri

Après avoir épluché les listes électorales, Le Canard Enchaîné trouve quelque 800 faux électeurs, domiciliés à des adresses qui n’existent pas, dans l’arrondissement géré par Jean Tibéri. Il faudra attendre la plainte d’un écologiste pour que la gendarmerie se charge de l’affaire et trouve 3 000 faux électeurs.

  • Le Dauphiné News : l’affaire Carignon

Eric Merlen, un journaliste indépendant, décide d’enquêter sur les magazines Dauphiné News et News après en avoir reçu plusieurs, tous orientés favorablement à la réélection du maire sortant de Grenoble : Alain Carignon. Après les révélations du Canard Enchaîné, le juge Courroye ouvre une information judiciaire.

  • Corruption au Grand Lyon           

Après une enquête en juin 2010 de Slim Mazni qui révèle une série de malversations et de faits de corruption présumés à la direction de la propreté de la communauté urbaine de Lyon, la justice a ouvert une enquête préliminaire en février 2012.

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1 Propos recueillis par téléphone le 6 mars 2012

2 op. cit.

3 Propos recueillis par téléphone le 25 novembre 2011

4 Propos recueillis dans les locaux de Lyon Capitale le 10 février 2012

5 MARCHETTI, Dominique, Actes de la recherche en sciences sociales, Les révélations du journalisme d’investigation, p.32.

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  1. […] ou ont été publiés »2. Un phénomène comparable à celui qui sévit en France avec la judiciarisation des enquêtes. Reste qu’en se basant essentiellement sur son carnet d’adresses, le journaliste […]

  2. […] fantôme plane toujours sur le parti alors qu’il devrait passer devant la justice jeudi dans l’affaire Bettencourt, décidait de […]

  3. […] soupçonnés d’avoir convoyé ou reçu frauduleusement des sommes en espèces provenant de la vente de sous-marins au Pakistan (84 millions d’euros) et de frégates à l’Arabie saoudite (200 millions d’euros) […]



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