Le « Rainbow Warrior », épisode fondateur du journalisme d’investigation contemporain

Beaucoup voient en Albert Londres, adepte du grand reportage, le père fondateur de l’enquête en France. Mais l’investigation ne fait réellement son apparition que dans les années 1980.

Au large des côtes néo zélandaises repose la carcasse de l’un des plus retentissants fiascos des renseignements français, devenu acte d’importation du journalisme d’investigation en France : le « Rainbow Warrior ». Navire amiral de Greenpeace, le « Rainbow Warrior » est éventré par deux bombes successives, le 10 juillet 1985, dans la baie d’Auckland. L’organisation écologiste avait dépêché le navire dans la région pour protester contre les essais nucléaires sur l’atoll de Mururoa, en Polynésie Française. En réaction, la France – sur ordres, on l’apprendra plus tard de François Mitterrand lui-même – fait acheminer explosifs et matériel de plongée par une première équipe de la DGSE (les services de renseignement opérant à l’extérieur de la France), sur le voilier l’Ouvéa, pour qu’une deuxième équipe de nageurs de combat pose les bombes.

Ce qui ne devait être qu’un simple sabotage devint affaire d’Etat avec la mort dans l’explosion d’un photographe de Greenpeace, Fernando Pereira, alors qu’il ne devait y avoir personne dans le navire. La police néo-zélandaise interpelle deux touristes suisses munis de faux papiers, les faux « époux Turenge », deux agents de la DGSE.

« Gorge profonde »

Au Monde, c’est Edwy Plenel, alors jeune journaliste police, qui s’occupe de l’affaire ; Le Canard Enchaîné demandera à Georges Marion. « Chaque journaliste enquêtant sur l’attentat avait bénéficié d’informations confidentielles »1 explique-t-il. Les deux journalistes connaissent l’existence de deux équipes : les époux Turenge et celle de l’Ouvéa. Après avoir suivi les fausses pistes lancées par le Ministère de la Défense, ils sont conviés à un dîner par « un haut fonctionnaire de l’Etat » qui leur annonce que c’est une troisième équipe qui a coulé le navire. Pour la première fois, une unique « gorge profonde » est prise en compte pour faire basculer une affaire : c’est Pierre Verbrugghe, directeur général de la police nationale.

L’enquête par hypothèse     


Les articles du Monde et du Canard font l’effet d’une bombe. Avant de démissionner, Charles Hernu, alors Ministre de la Défense, tente de faire pression sur Le Monde en demandant des preuves. Or, les journalistes ne s’appuyaient que sur un informateur et pratiquaient l’investigation par hypothèse, nouveauté en France, importée tout droit des Etats-Unis. Concrètement, il s’agit de partir d’une hypothèse que les sources confirment ou démentent.

Charnière dans l’histoire de l’enquête, le sabotage du Rainbow Warrior n’est pourtant pas la première affaire que des enquêtes journalistiques ont mis au jour. Le travail de Jacques Derogy et Jean-François Kahn sur l’affaire Ben Barka (principal opposant socialiste marocain au roi Hassan II kidnappé à Paris), celui de Pierre Péan sur les diamants de Bokassa (cadeaux de l’ancien empereur de Centrafrique, Bokassa Ier à Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970) ou l’enquête de Gilles Perrault sur l’affaire Ranucci (l’un des derniers condamnés à mort français exécuté), ont marqué le journalisme d’enquête, alors pratiqué seulement par quelques magazines comme l’Express. Mark Lee Hunter, journaliste d’investigation américain estime que « c’est l’affaire du sang contaminé qui a confirmé, en 1991-1992, l’émergence et la puissance du journalisme d’investigation à la française »2.
Mais Elisabeth Lévy et Philippe Cohen précisent que « quand on parle aujourd’hui de journalisme d’investigation, on fait référence à tout autre chose »3. Le rédacteur en chef de Marianne2 estime qu’après l’affaire Greenpeace se développe un journalisme sur fond de conflit latent. « C’est très symbolique des années 1980-1990 de construire l’enquête à charge avec une source unique »4 . Il note cependant la fin progressive de cette mode, boostée par le défi d’Internet. Si peu de journaux font encore de l’enquête, Philippe Cohen note l’émergence de nouvelles revues « qui renouent avec le journalisme à l’ancienne », dans la veine de la revue XXI. •

Le journalisme d’investigation, quésako ?

Le terme « investigation » suscite beaucoup de réactions dans la profession. Apporté des Etats-Unis, c’est Edwy Plenel qui, alors journaliste au Monde, l’utilise pour la première fois. Si l’enquête doit être au cœur du travail de journaliste, l’investigation est utilisée pour désigner un travail plus fourni, plus long, visant à mettre à bas un secret, à dénoncer un dysfonctionnement. En France, le journalisme d’investigation tel qu’on l’entend aujourd’hui est apparu dans les années 1980 et concerne essentiellement les affaires politico-financières.

1 MARION, Georges, Profession fouille-merde, Paris, Seuil, 2008
2 HUNTER, Mark, Le journalisme d’investigation,  Paris, PUF, QSJ ?, 1997
COHEN Philippe, LEVY, Elisabeth, Notre métier a mal tourné,   Paris, Mille et Une nuits,  2008
4 Propos recueillis par téléphone le 5 mars 2012.

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  1. […] raison est sociologique et culturelle. Le phénomène du journalisme d’investigation se développe vraiment en France dans le courant des années 1980. Pour les sociologues, c’est le signe d’une presse et d’une […]



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