Enquête et politique : Histoire d’une désillusion

Selon le baromètre de la confiance politique, 69 % des Français jugent les politiques corrompus. Pourtant, ils ne semblent pas chercher à les sanctionner par le vote.

La vocation des journalistes d’investigation n’est pas de faire démissionner les politiques. Pourtant, c’est bien le trop-plein d’affaires qui a œuvré à la défaite cinglante du parti socialiste aux élections législatives de 1993, qui n’obtient alors qu’une majorité relative à l’Assemblée Nationale et oblige François Mitterrand à terminer son deuxième septennat par deux années de cohabitation.

Il faut dire que depuis son arrivée au pouvoir en 1981, la France a connu plus d’une dizaine d’affaires polluant la scène politique. Résultat : la participation électorale n’a de cesse de diminuer sous les septennats de François Mitterrand. Mais ce qui est encore plus notable, c’est le niveau de l’abstention, un peu plus importante que pour les autres échéances. Si l’une des explications tient au nombre important d’élections entre 1988 et 1993, le doute et la perplexité des électeurs demeurent des évidences. En conséquence, un tiers des électeurs ne se déplace pas, abstention à laquelle il est bon d’ajouter les 1 400 000 bulletins blancs et nuls.

Quand les électeurs punissent

L’élection de 1993 sonne alors comme un rejet du parti socialiste et de la gauche en général. Dès lors l’abstention devient une constante.

Si la succession d’affaires peut enrayer la machine électorale, les conséquences se comptent plutôt en échecs électoraux. Les affaires Clearstream, Mitterrand, Proglio et Jean Sarkozy ont déjà pesé dans la balance électorale aux élections régionales de 2010 puisque la droite y a essuyé une lourde défaite.

Plus localement, on peut constater les effets de l’affaire Botton – vaste histoire de recel d’abus de biens sociaux qui a valu dix-huit mois de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité au maire RPR sortant Michel Noir (issu du gaullisme) – sur la Mairie de Lyon redevenue UDF (centre droit) en 1995. Seul Raymond Barre (UDF) semblait à même d’évincer les autres candidats, tous à droite, et après la condamnation du Maire sortant, il a facilement été élu.

Tolérance ou mémoire courte ?

Mais pour les sociologues comme pour les journalistes, les Français semblent aujourd’hui lassés des affaires. « Des scandales importants, on en a eu mais les électeurs français sont beaucoup trop tolérants à l’égard des dérives des politiques, classe qu’elle méprise » analyse Jean-Marie Charon1. Un regard conforté par Gérard Davet. Le grand reporter du Monde estime ainsi que l’affaire du tueur de Toulouse Mohamed Merah aura beaucoup plus d’impact sur les élections présidentielles de 2012 que l’affaire Woerth-Bettencourt, qui a pourtant conduit à l’évincement du ministre du Travail. Nuance toutefois. L’insécurité ne figure pas parmi les préoccupations majeures des Français contrairement à 2002, où la fusillade de Nanterre et le fait divers avec Paul Voise (retraité battu par deux jeunes qui incendient sa maison avant de s’enfuir) avaient pu jouer sur la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour.

Alain Génestar, éditorialiste pour RFI, expliquait le 25 novembre dernier que la majorité des grands rendez-vous électoraux est contaminée par des affaires. Parmi les raisons qu’il pointe : la longévité des politiques français qui leur ferait « perdre les pédales ». Ainsi, François Mitterrand comptabilise quarante ans sur la scène politique dont quatorze au pouvoir, autant pour Jacques Chirac et Edouard Balladur.

A contrario du Royaume-Uni ou de l’Allemagne, en France, il n’est pas rare de voir des hommes politiques déchus revenir en politique. Sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris n’a pas empêché Alain Juppé de devenir ministre des Affaires Etrangères tout comme Henri Emmanuelli est aujourd’hui président du conseil général des Landes après sa peine pour sa responsabilité dans l’affaire Urba. Mais s’il est difficile d’établir une feuille de route des conséquences des affaires sur la participation électorale, le sociologue Francis Balle s’accorde à dire que « les médias influent, subrepticement, sur l’ensemble de nos activités, sur la nature du lien qui unit les hommes les uns aux autres, sur le cours, en définitive, de leur histoire »2, manière de dire que personne n’est complètement indifférent aux révélations des journaux. •

L’affaire Urba 

Elle s’étale de 1987 à 1989 et a conduit à deux lois sur le financement des partis politiques. Les entreprises qui souhaitaient obtenir des marchés publics devaient payer 2% à 4% des marchés convoités à des bureaux d’études, dont URBA. Les bureaux reversaient ensuite 60% de ces sommes au parti socialiste pour en financer les campagnes, notamment celle de François Mitterrand en 1988. Un accident du travail révèle l’affaire quand une dalle de béton tombe sur le chantier de la future Communauté Urbaine, tuant deux salariés. Un ancien responsable socialiste avouera l’affaire au juge Thierry Jean-Pierre qui ouvre alors une information pour extorsion de fonds, faux et usage de faux et corruption. En tant que trésorier du PS, Henri Emmanuelli est jugé responsable de l’affaire et écope de dix-huit mois de prison avec sursis et de deux ans de privation de ses droits civiques pour complicité de trafic d’influence.

1 Propos recueillis par téléphone le 20 décembre 2011.

2 BALLE, Francis, Les médias, Coll. QSJ ?, PUF, 2006, page 88

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