« On est dans un pays de malade » Fabrice Arfi

Dans le cadre d’un mémoire sur les limites du journalisme d’investigation, Point(e) d’Actu a rencontré Fabrice Arfi, journaliste à l’origine de plusieurs révélations dans l’affaire Bettencourt et Karachi, dans les locaux de Médiapart, le 17 février.

Pour Fabrice Arfi, il faut une justice davantage indépendante pour faciliter l'enquête.

Vous avez cofondé La Tribune de Lyon, êtes passé par 20 Minutes, le Figaro, Libé. Pourquoi avoir choisi Médiapart ?

Médiapart était un pari que personne ne soutenait. Un journal payant sur le Net, personne n’y croyait. Aujourd’hui, 60 000 abonnés financent ce projet d’indépendance. J’ai été viré de la Tribune de Lyon après une enquête en 2005 sur le financement du Parti socialiste qui citait le nom de Gérard Collomb. Le patron nous a dit qu’on n’allait pas scier la branche sur laquelle on était assis donc on est quatre à s’être fait virer. L’article a été censuré. Peut-être qu’on le voit différemment quand on l’a vécu mais l’indépendance est une guerre. Il faut remettre l’enquête au cœur du travail journalistique car les affaires font progresser le débat public.

Comment expliquer l’intérêt des lecteurs pour les affaires ?

Il faut voir les affaires au-delà de ce qu’elles disent. Ce sont des révélateurs de dysfonctionnements lourds et pas que des faits divers avec des grands noms. Derrière le mot « affaire », on veut mettre à bas un secret. Ça peut concerner aussi bien des inconnus que des célébrités. C’est fondamental. Mais la presse ne suffit pas. Elle met des faits sur les tables du débat public mais il faut des institutions indépendantes. Le Graal journalistique – le Watergate – ne serait pas sorti sans les journalistes mais ce sont les enquêtes du Parlement et du juge qui ont permis les condamnations.

Le Procureur Philippe Courroye, qui a instruit six mois le dossier Bettencourt, est un intime de Nicolas Sarkozy, qui l’a nommé. L’indépendance de la justice pêche ?

Les juges d’instruction sont indépendants – c’est pour ça que Nicolas Sarkozy a voulu les supprimer ; pas le Parquet. Dans l’affaire Bettencourt, il ne s’est rien passé d’un point de vue parlementaire alors qu’une enquête a été ouverte après la débâcle de l’Equipe de France à la Coupe du Monde de Football. Le juge Courroye est un des protagonistes de ses propres preuves car il est cité dans les enregistrements du majordome. Et on a toléré ça pendant six mois ! Quand l’affaire a été délocalisée à Bordeaux, on a assisté à l’exact inverse, avec une mise en examen. Une mise en examen fait suite à un faisceau d’indices graves et concordants. Il nous faut des institutions plus indépendantes. Le Parlement est censé être un contre-pouvoir à l’exécutif mais ce n’est qu’une fable.

Au-delà des institutions, n’y a-t-il pas un frein économique pour les médias à faire de l’enquête ?

Les médias, ça n’existe pas. La crise de la presse n’est pas une crise de la demande mais de l’offre. Au 19e siècle, il y avait trente journaux à Paris, financés par les lecteurs, c’est possible. Le problème tient à la culture du journalisme. Le modèle économique est la base de tout. Il faut une refondation complète de notre système médiatique. L’info gratuite n’est pas gratuite, elle est financée  par la publicité. Condamnée à une logique de l’audimat, elle propose des sondages, des reportages photos pour faire du « clic ». La situation de la presse locale est un drame : il y a un quotidien par ville et ce n’est qu’un pouvoir d’influence pour les propriétaires des journaux. Quant à l’enquête, qui ne veut rien dire d’ailleurs, elle est sous-traitée par l’édition car les journaux n’assument pas cette responsabilité. C’est un léger problème, quand même.

C’est la raison de votre refus d’aller au Monde ?

Les locaux de Médiapart, dans le XIIe arrondissement de Paris, ont été cambriolés pendant l'affaire Woerth-Bettencourt.

Le Monde est devenu une presse d’industrie. Il y a des journalistes absolument formidables mais entre Pierre Berger, Mathieu Pigasse, banquier, et Xavier Niel, qui est dans la téléphonie mobile, je me serais senti moralement inconfortable.

Mais faire de l’enquête, même en local, reste possible. Je pense à l’affaire du prêtre pédophile Joël Allaz que vous aviez sortie à la Tribune de Lyon en 2008. Et ce n’est pas du politico-judiciaire…

Le politico-judiciaire est un fantasme. Toutes les problématiques du monde traversent Lyon. C’est un champ de travail merveilleux. Pour cette affaire, la Tribune de Genève faisait parler des victimes d’un prêtre caché à Lyon. J’ai voulu enquêter. On ne fait pas de choses illégales, comme des écoutes, on n’est pas le News of the World. On n’arrivait pas à trouver l’adresse de ce prêtre. Alors on a menti sur notre identité : on a envoyé quelqu’un qui prétendait devoir remettre personnellement un message à Joël Allaz. C’est comme ça qu’on a su qu’il était en Suisse, chez des frères capucins. Si ça n’a pas d’impact sur la vie des gens, c’est une solution de dernier recours. Avec Karl Laske, on a été une semaine en Colombie pour enquêter sur Thierry Gaubert dans l’affaire Takieddine. Pour approcher de sa maison, on a dû ramper mais on a réussi à passer entre les mailles du filet.

Dans l’affaire Bettencourt, Guéant vous a accusé d’user de méthodes fascistes, Laurent Wauquiez a déclaré que vous pratiquiez « un journalisme de calomnie » et Nadine Morano a dénoncé « une opération [consistant] à renflouer les caisses de Mediapart parce qu’ils ne sont pas à l’équilibre financier ». Comment avez- vous vécu ces attaques ?

On a atteint l’équilibre l’an dernier… Ensuite, on s’en prend aux messagers pour ne pas s’interroger sur le fond. Pierre Nora disait que « le journaliste est celui qui vend la mèche en se brulant les doigts ». On savait qu’on allait prendre des coups mais je ne m’attendais pas à recevoir des coups pareils. Il y a eu une épidémie de cambriolages, on m’a volé les enregistrements du majordome, on a été espionné, on nous a dit manipulés par des officines. C’était difficile mais ça ne nous a pas empêché de continuer. L’avantage de l’affaire Bettencourt, c’est qu’elle s’est concentrée sur cet été. On a pris la main sur l’agenda du gouvernement. L’inculpation d’Eric Woerth, c’est bien. On a précédé la justice indépendante.

La question est de savoir s’il fallait dévoiler l’enregistrement…

Tous ceux qui ont témoignés contre les Bettencourt ont été virés. Le majordome a pris la décision de placer un micro dans le bureau de Mme Bettencourt. Il savait qu’il faisait quelque chose de mal mais il a lui-même livré l’enregistrement à la police. Il se compare à un témoin d’un accident de voiture qui ne ferait rien. On a récupéré l’enregistrement et on a laissé de côté tout ce qui tient de la vie privée. Mais le financement de l’UMP, les fraudes fiscales, le trafic d’influence dépasse le caractère déloyal. On ne va pas faire comme si on n’avait rien ! Au Royaume-Uni, ils appellent ça le « check & balance ». Du moment qu’elle n’est pas récupérée par un flic, une preuve, même obtenue illégalement, reste une preuve. Mais on est habité par un sentiment de malaise d’entrer dans l’intimité d’autrui. Oui on a des réflexions déontologiques mais on ne peut pas accepter de se faire traiter de collabo. On en a discuté dans la rédaction et on a décidé de diffuser ces enregistrements, que je revendique.

Vous avez reçu des menaces de mort suite à l’affaire Karachi. Pas pour l’affaire Bettencourt. Qu’est-ce que Nicolas Sarkozy a changé par rapport à l’ère Chirac ?

La véritable spécificité Sarkozy est l’hystérisation des débats publics. Ça tient à son mode de gouvernance. Les journalistes ont toujours été espionnés. Sous Mitterrand, il y avait une cellule de l’Elysée – et Plenel en sait quelque chose, il a été l’un des plus écoutés – et Chirac avait un « cabinet noir ». Mais Nicolas Sarkozy utilise la DCRI [Direction centrale du Renseignement intérieur,  fusion de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux (RG) ndlr]. Il utilise le système tout entier, plus seulement une excroissance. On assiste à une privatisation complète d’une administration pour espionner des journalistes. C’est le fruit de l’ultraprésidentialisme. Nicolas Sarkozy n’a pas créé les affaires mais la situation s’est clairement aggravée. Espionner des journalistes, ce n’est pas normal. Cette règle du jeu, il faut la pulvériser, le Président devrait démissionner, c’est impossible d’avoir un tel système dans une démocratie. On est dans un pays de malade, il y a une véritable endogamie des politiques. Je fais la part des choses : les menaces de mort que j’ai reçues dans l’affaire Takieddine ne sont que des intimidations, si on veut tuer, on ne menace pas. Et on ne tue pas les journalistes en France. Mais le climat est malsain. L’information est autant nécessaire que l’eau, elle appartient au peuple. Le secret des sources n’est pas un outil corporatiste, un truc de journalistes. C’est à nous d’assumer les propos, pas aux sources ! La loi est minable, mauvaise, il y a trop de dérogations.

Quelle est votre position vis-à-vis de la création d’un éventuel Ordre des journalistes ?

Je n’arrive pas à me faire de religion sur la question. Je n’ai aucun problème sur le principe d’un Conseil des Sages mais il doit avoir lieu après toutes les autres réformes, bien plus importantes.

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  3. […] que des journalistes dont la vocation est censée être de « mettre à bas un scandale », selon Fabrice Arfi s’appuient sur des documents judiciaires, donc normalement protégés par le secret de […]

  4. […] Le contrat, Karachi l’affaire que Sarkozy voudrait oublier Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme s’appuient sur des télégrammes confidentiel défense, des auditions ou des […]

  5. […] d’expliquer des ramifications qui perdraient le lecteur dans un article. « Problème » pour Fabrice Arfi, la sous-traitance de l’enquête par l’édition est une absurdité pour Philippe Cohen qui […]

  6. […] d’Edouard Balladur en 1995, dont Nicolas Sarkozy était porte-parole : c’est l’affaire dite de Karachi. Ils ont en particulier mis en examen deux amis proches de l’ancien président, Thierry […]



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