« Les nouveaux chiens de garde », attaque facile contre les journalistes

En 1932, l’écrivain Paul Nizan publie Les chiens de garde pour dénoncer les philosophes qui s’imposaient en gardiens de l’ordre établi. En 1997, Serge Halimi écrit un essai contre les médias : Les Nouveaux Chiens de garde. Grand succès de librairie,  quatre courts chapitres suffisent à analyser la collusion entre pouvoirs médiatique, politique et économique. C’est cette connivence que cherchent à mettre au jour Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, réalisateurs du film Les Nouveaux Chiens de garde.

Jean-Pierre Elkabbach, journaliste à Europe1, et Arnaud Lagardère, propriétaire de la radio, réunis sur le plateau de Vivement Dimanche.

Réaliser un film sur un sujet aussi rabattu que la connivence entre les journalistes et les politiques n’était pas un pari facile. Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, tous deux journalistes de formation, n’auraient peut-être pas dû s’y risquer. Eux qui cherchaient à dénoncer les étroites relations entre les différents pouvoirs avec Les Nouveaux Chiens de garde, en salle à partir du 11 janvier, s’y sont cassé les dents. Pendant un peu moins de deux heures, Arlette Chabot, David Pujadas, Laurence Ferrari ou François Bayrou se succèdent à l’écran pour prouver que cette presse qui se revendique indépendante, objective et pluraliste et se prétend contre-pouvoir démocratique est menacée par les grands groupes industriels du CAC40 qui la pervertisse en marchandise.  Il est ainsi question de la toute puissance des grands groupes industriels et financiers et de leur détention d’un nombre important de quotidiens nationaux français. Partant du principe suivant : si ces investisseurs ont dépensé de l’argent dans ces journaux, ce n’est pas pour que ces derniers nuisent à leurs intérêts. Les quotidiens nationaux ne seraient dès lors plus conçus comme des outils de démocratisation mais comme des produits à même d’exploiter les différents marchés publicitaires pour rapporter toujours plus d’argent.

Alors que Yannick Kergoat admet que « les spectateurs sensibilisés à la question des médias forment le public naturel de notre film, il fallait donc éviter de leur répéter toutes les choses qu’ils savaient déjà ou ne savaient que trop« , on peut facilement se demander pourquoi avoir fait le choix de réaliser un documentaire qui met dans le même panier la dizaine de journalistes français connus et qui, il est vrai, côtoient de trop près les pouvoirs économique et politique, et les 35 000 autres qui, en lien avec les syndicats, se battent pour leur indépendance.

Les Nouveaux Chiens de Garde tombe dans le vice qu’il dénonce

S’il est effectivement nécessaire de dénoncer que « les journalistes, les politiques, les industriels  font partie de la même famille« , d’après la formule du journaliste Michel Naudy, cité dans le film récompensé deux fois au Festival 2 Valenciennes (prix du public Documentaires et prix du Jury Documentaires), les raccourcis des Nouveaux Chiens de Garde sont trompeurs pour un public déjà en désamour avec la profession.

Le documentaire met en scène quatre parties distinctes pour développer son argumentation. Alors que, dans un premier temps intitulé « le journalisme de révérence« ,  censé souligner les accointances entre certains journalistes d’émissions télévisées et les hommes politiques qu’ils prétendent critiquer, le film donne à voir des exemples concrets et nominatifs de journalistes trop proches de politiques mais aussi  d’experts en tous genres qui, malgré des analyses parfois hasardeuses, reviennent systématiquement sur les plateaux, il en vient à commettre la même indélicatesse : ne pas diversifier les sources de parole, règle qui cimente pourtant la profession. On voit ainsi comment TF1, propriété de Bouygues, a passé sous silence les problèmes de l’EPR de Flammanville, construit par Bouygues, mais pas ce que pensent les journalistes de TF1, à qui on n’a pas forcément laissé la liberté des sujets. La télévision est d’ailleurs le fil rouge du documentaire, alors même qu’il n’est de secret pour personne que ce n’est pas le média le plus représentatif de la profession de journaliste. Et face à la remarque de la montée en puissance du journalisme d’investigation et du succès de Médiapart, arrivé à l’équilibre financier cette année, Gilles Balbastre de répondre que « l’investigation n’est pas le moyen majoritaire des médias aujourd’hui alors que la télévision est la plus regardée et la plus concernée par la concentration« . On y consentira sans problème, ne manquant pas cependant de remarquer la volonté clairement affichée de taper sur les journalistes, sans n’apporter aucune idée de solution. Si les spectateurs apprécieront les nombreuses images d’archives, deux heures après, ils risquent pourtant d’en faire une indigestion.

Le constat est donc plutôt amer à la sortie de la salle. On pensait voir un oeil critique neuf sur le monde des médias et ses connivences. On ressort avec un film réchauffé, duquel on ne s’étonne pas vraiment quand on se sait que les réalisateurs sont membres d’Acrimed, l’association Action Critique des Médias, connue pour son regard (trop) critique des médias.

La bande-annonce du film

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Comments
2 Responses to “« Les nouveaux chiens de garde », attaque facile contre les journalistes”
  1. dit :

    La connivence journalistes-politique un sujet rebattu ? Par la malepeste, nous ne vivons pas dans le même monde médiatique !
    Le film a certes ses défauts (un rythme un peu mollasson, une démonstration souvent trop littérale et appuyée, certaines facilités…) mais il est salutaire, et ce genre de rappel est au contraire tellement rare qu’il est dommage de le bouder…

    • Seifenblase dit :

      Je vous invite à lire « Notre métier a mal tourné » de Philippe Cohen et Elisabeth Lévy, « Les petits soldats du journalisme » de François Ruffin ou encore « Sur le journalisme » de Joseph Kessel qui sont de très bons ouvrages critiques sur le journalisme.

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