Le génocide arménien, point de rupture entre la France et la Turquie

Les parlementaires français ont voté, jeudi dernier, une proposition de loi visant à pénaliser la négation des génocides. Alors que le texte doit encore être voté par le Sénat, ce qui peut prendre plusieurs mois, Ankara a déjà rappelé son ambassadeur en France et annulé les rencontres économiques, politiques et militaires.

Tahsin Burcuoglu ne passera pas les fêtes de Noël en France. Ce matin, l’ambassadeur turc en France est reparti en direction d’Ankara, sur décision du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Une décision qui fait suite à l’adoption, jeudi, d’une proposition de loi visant à pénaliser la négation des génocides, dont celui d’1,5 million d’Arméniens par la Turquie entre 1915 et 1917. La Turquie reconnaît que jusqu’à 500.000 Arméniens sont morts pendant des combats et leur déportation, mais non pas par une volonté d’extermination. Le résultat ne s’est pas fait attendre : c’est la crise diplomatique entre les deux pays alliés. L’autorisation d’atterrir ou d’accoster en Turquie pour les avions de chasse et les bâtiments de guerre de l’armée française est suspendue, ainsi que les rencontres économiques, politiques et militaires. Ankara a par ailleurs appelé la France à se pencher sur sa propre histoire coloniale, estimant en conférence de presse que « 15% de la population algérienne a été massacrée par les Français à partir de 1945. Il s’agit d’un génocide ».  La réaction turque n’est pas une surprise, tant Ankara avait prévenu qu’elle considérait que ce texte portait atteinte à sa dignité nationale. Pour le premier ministre turc, les plaies causées par une « politique fondée sur le racisme, la discrimination et la xénophobie » seront « difficiles à refermer ». En réponse, le Président français, en visite à Prague pour assister aux funérailles de l’ancien président tchèque Vaclav Havel, a déclaré « [respecter] les convictions de nos amis turcs, c’est un grand pays, une grande civilisation, il faut respecter les nôtres », avant d’ajouter que « la France a des principes, elle porte un message: chaque pays doit faire l’effort de revisiter son passé. […] La France ne donne de leçons à personne et la France n’entend pas en recevoir ». Il a enfin affirmé que « la France définit souverainement sa politique, la France ne demande pas l’autorisation, la France a des convictions, des droits de l’homme, le respect de la mémoire ».

 

La France reconnaît le génocide depuis 10 ans

Mais ce n’est pas la première fois que le génocide arménien tend les relations franco-turques. Après le vote de la loi française le reconnaissant en janvier 2001, la Turquie avait déjà rappelé son ambassadeur, gelé les relations bilatérales et suspendu les contrats d’armement. Si ces mesures n’avaient duré que quelques mois, la Turquie voyait de nouveau rouge en 2006 après l’adoption en première lecture à l’Assemblée Nationale d’une proposition de loi socialiste semblable à celle de ce mois de décembre. Seule la coopération militaire entre les deux armées avait été décidée en attendant le vote au Sénat du texte, qui n’a jamais eu lieu. Rappeler son ambassadeur n’a rien d’anormal dans ce genre de situation. Fin novembre, la France avait eu le même comportement vis-à-vis de l’Iran, pour protester contre le saccage de l’ambassade britannique. Le diplomate reprend son poste peu après, avec une feuille de route généralement raffermie. Alors que la Turquie négocie son adhésion à l’Union européenne, à laquelle Nicolas Sarkozy est déjà opposé, un raidissement serait problématique.

Nicolas Sarkozy et le Premier Ministre turc, en février, à Ankara.

D’autant plus que la France et la Turquie sont en première ligne sur le dossier syrien. La rupture des relations diplomatiques est, elle, difficilement concevable puisque réservée aux pays presque en guerre.

Appel au boycott ?

Mais alors que l’Arménie a remercié la France, estimant qu’elle avait « prouvé de nouveau qu’il n’y avait pas de prescription pour les crimes contre l’humanité et que les nier devait être puni », la Turquie a, elle, menacé de boycotter les produits français pour éviter de donner des idées aux américains. Relativement épargné par la crise, Erdogan prend l’affaire très au sérieux et pourrait convoquer l’ambassadeur français à Ankara et le déclarer persona non grata. Les coopérations culturelle, scientifique et technologique pourraient aussi être gelées et, si l’appel au boycott est illégal selon les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, des rétorsions économiques envers les plus de 300 entreprises françaises (qui emploient quelque 70 000 personnes) implantées dans le pays pourraient être prises. Cependant, une telle décision ne profiterait à personne. La France est le 5e partenaire commercial de la Turquie, elle-même 11e partenaire de la France. Au total, les échanges entre les deux pays ont atteint 11,7 milliards d’euros l’an passé. Sans oublier que la Turquie est l’une des destinations préférées des touristes français.

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