La disparition de France Soir : la fin d’un mythe

La nouvelle de la disparition du quotidien France Soir, propriété du milliardaire Alexandre Pougachev, circule depuis octobre 2011. Le passage au tout numérique, le 15 décembre 2011, supprimant 89 des 127 postes, n’aura pas suffit à sauver le titre.

Banderole déployée sur l’Arc de Triomphe vendredi 9 décembre. Crédit : AFP, Fred Dufour

L’information aussi à ses Robins des Bois. Ils sont un collectif de salariés de France Soir et de la presse qui veulent, d’après le Nouvel Observateur « tirer la sonnette d’alarme ». Le 2 décembre 2011, un commando d’une trentaine d’hommes est venu déverser deux tonnes de journaux, soit quelque 100 000 exemplaires du quotidien, devant un épicier de luxe, propriété de la famille Pougachev : Hédiard. Le but pour les militants : dénoncer le projet « délirant » de Pougachev. Si ces Robins de Bois ont promis d’autres actions d’envergure, les mobilisations se sont déjà multipliées pour tenter de sauver France Soir, qui se vendait à 1,4 million d’exemplaires dans les années 1950. Après le siège du journal, le ministère de la Culture, l’Assemblée Nationale et le Sénat, c’est près de Matignon qu’environ 300 salariés se sont réunis jeudi dernier, à l’appel d’Info’Com CGT, du Comité Inter et de la Force Ouvrière, les syndicats de l’impression et de la distribution. Le même jour, une édition spéciale de France Soir, tirée à 50.000 exemplaires, a été distribuée gratuitement. En une, le mot « Indestructible » accompagné d’un éditorial ironique signé Pierre Lazareff, l’ancien directeur-fondateur de France Soir mort en 1972, affirmant qu' »aujourd’hui le canard est toujours vivant, et c’est un miracle authentique au regard des mauvais traitements subis« . Les syndicats avaient menacé de bloquer la parution du Monde qui est sorti avec près de deux heures de retard. A quelques mois de la présidentielle, la suppression du quotidien populaire est vue comme une menace pour le pluralisme de l’information. Endetté, le journal historique relancé à grands frais en 2010, est pourtant déjà sous le coup d’une clause de sauvegarde pour quatre mois depuis août dernier, décidée par le tribunal de commerce de Paris, mais n’a pas atteint les objectifs ambitieux voulu par son repreneur. Une perte de 31 millions d’euros l’an passé, pour une diffusion de 64 000 exemplaires, abaissée à 12,8 millions en juin, avec une diffusion de 59 102 exemplaires, la nouvelle formule qui devait permettre à France-Soir de franchir la barre des 100.000 exemplaire, n’a pas fait ses preuves.

Le Web, un autre défi

Après un feu vert de l’Élysée, heureux de voir un quotidien favorable à ses idées perdurer, près de 60 millions d’euros seront injectés par Alexandre Pougachev pour tenter de relancer le quotidien avant de se rendre compte qu’une telle opération était vouée à l’échec. L’augmentation du prix de vente (60 centimes) pour séduire un lectorat plus jeune et plus féminin et la réduction drastique du cahier hippique, qui assurait pourtant au titre une base fidèle de lecteurs, auront été parmi les mesures phares préjudiciables au journal. Résultat, deux ans plus tard, le quotidien – dont le déclin a commencé dès 1972 avec la mort de Pierre Lazareff repreneur en 1944 du journal au plus fort tirage clandestin pendant la guerre – vit une mutation vers le web des plus difficiles. Tous les médias sont aujourd’hui positionnés sur le web et les gains d’audience y coûtent de plus en plus cher. Hors, le rachat de France Soir ne lui a pas permis de se construire une personnalité et son lectorat est plutôt âgé et modeste, moins sensible donc à Internet. « Le grand public populaire est le premier à avoir quitté la presse populaire » analyse Christien Delporte pour France Info. Les quotidiens généralistes ne parviennent plus à atteindre leur cible, « surtout ceux qui s’adressent aux classes les plus populaires » ajoute-t-il. A l’heure où les médias se doivent d’être « participatifs », à l’image du Huffington Post, soutenu en France par Le Monde, France Soir saura-t-il allier les journalistes payés aux bloggeurs ? Si le plan était adopté, France Soir serait le premier quotidien français à prendre cette orientation. Il semble bien loin le temps où Joseph Kessel apposait sa signature dans l’une des sept éditions quotidiennes du journal.

Finalement, le Tribunal de commerce de Paris a prononcé lundi 23 juillet 2012 la liquidation du quotidien historique, refusant la seule offre en lice, celle du groupe de presse «low-cost» Lafont. Les restes de France Soir vont maintenant être proposés aux plus offrants notamment le nom de domaine, les archives… et le titre. Le site francesoir.fr, reprenant le logo historique du titre, le petit bonhomme debout à moitié caché par un immense journal mais cette fois sur fond noir, titrait lundi soir un simple «Merci».  « Cette liquidation était attendue. Son officialisation n’en est pas moins cruelle » écrivent les salariés qui estiment avoir été « malmenés par un actionnaire riche de millions et de couardise, trompés par un illusionniste repreneur entendant poursuivre l’activité en conservant six employés et en investissant 50.000 euros, ils rejoignent les anciens, licenciés en décembre 2011 lorsque l’actionnaire pointait l’Eldorado sur l’horizon Internet». Campagne de pub radio-télévisées, réceptions grand luxe, bureaux sur les Champs-Elysées et signatures de prestige n’auront pas suffit. Secrétaire général du comité d’entreprise comme salariés s’accordent sur le désastre pour le pluralisme de la presse et de l’emploi que représente cette fin.  Quelques mois avant l’arrivée du gouvernement, le manque d’intérêt pour le dossier de l’équipe précédente avait été critiqué.

 

Affiche placardée à l’entrée des locaux de France Soir, près des Champs Elysées à Paris.

La Tribune menacée

Mais France Soir n’est pas le seul titre à avoir fait ses adieux. La Tribune, deuxième quotidien national d’information économique, dont l’indépendance éditoriale « est très largement saluée par la communauté des professionnels de l’économie et des marchés financiers, porterait un coup particulièrement redoutable au pluralisme de l’information économique« , a connu la même fin suite à d’importantes difficultés de financement. Placée en redressement judiciaire, le Tribunal de commerce ne s’est pas prononcé sur le choix d’un repreneur. Pendant deux semaines au mois d’août 2011, la Tribune a cessé de paraître pour ne plus être disponible que sur Internet. Au Sénat, la commission de la Culture avait pourtant interpellé le gouvernement sur « la nécessité d’apporter des garanties financières » à la Tribune, au risque de voir disparaître des centaines d’emplois. Alors que l’arrêt de France Soir menaçait de fermeture un site d’impression parisien, celui de la Tribune induisait la cessation d’activités pour un site en province. En signe de soutien aux deux quotidiens en difficulté, une banderole avait été déployée dix minutes du haut de l’Arc de Triomphe par une quarantaine de militants CGT. « France Soir, La Tribune, le pluralisme et l’information sont en danger » disait-elle. Deux fumigènes et quelque trois cent mille petits tracts sont également descendus en pluie de confettis jusqu’à terre.

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  2. […] au détriment de l’écologie ou de l’économie, dont sont peu friands les journalistes. La chute du quotidien économique La Tribune s’explique d’ailleurs en partie par la diminution de la publicité liée à ses différentes […]

  3. […] Référence de la presse quotidienne nationale, Le Monde aurait pu disparaître des kiosques, comme France Soir et La Tribune, s’il n’avait pas été repris par Pierre Berger, Xavier Niel et Mathieu Pigasse. […]



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