Le fantasme de la disparition : banalité ou psychose ?

Difficultés financières, carences affectives ou ennuis professionnels, les excuses sont nombreuses pour justifier une envie de partir. Simple désir ou départ effectif, quel élément déclenche la disparition ? Le fantasme de la disparition est-il normal ?

Le Dr Rengade a publié un ouvrage « Mieux vivre avec son impulsivité »

« C’est très sain de songer à disparaître. Les gens ont leurs désirs et leur raison, ce n’est pas parce qu’on a la possibilité de le faire qu’on le fait ». Pour Charles-Edouard Rengade, expert psychiatre, cette pensée magique de contrôler sa vie en disparaissant n’a cliniquement rien d’anormal ; imaginer que l’herbe est plus verte ailleurs représente une soupape de sécurité. Un sentiment partagé par l’ensemble des praticiens, avec toutefois des nuances. S’imaginer extraits de notre réalité est « tout à fait humain mais ce n’est pas très positif » confie Sandrine Bonnefond, psychologue. Il peut s’agir seulement d’un manque de communication conduisant à une impossibilité de se ressourcer. Mais  Sandrine Bonnefond pointe également une société matérialiste génératrice de frustrations. Ce désir archaïque de toute puissance, de fuir ses responsabilités viserait donc à refuser la frustration. L’homme étant naturellement un être d’imagination, ce fantasme d’évasion est même le signe d’une richesse imaginative pour le psychiatre Patrick Lemoine qui affirme que « ce cinéma intérieur est normal et banal. Ce qui est lâche, immature et agressif est de partir sans avoir le courage de l’annoncer ».

Suicide social

Pour que la disparition ne demeure qu’un fantasme parmi tant d’autres, elle doit en rester au stade de la réflexion et ne pas se transformer en acte. Faute de quoi, la disparition devient une recherche de paradis, de la quête absolue du bonheur et de la liberté. Et le déclencheur peut être des plus banals, d’après le Dr Rengade : « le regard d’un passant dans la rue perçu comme une incitation, une dispute avec les voisins, on retrouve des gâchettes un peu partout. Ce n’est pas forcément difficile de partir ». Pour le Dr Lemoine, la disparition s’apparente à une fugue car elle représente la volonté de fuir un lieu d’internement comme peut l’être le domicile conjugal. La grille de lecture des facteurs de risques d’une fugue est similaire à celle d’un suicide. Concrètement, les personnes souffrant d’une addiction, d’une dépression ou encore de schizophrénie ont plus de risques de disparaître. « Disparaître, c’est faire le mort pour les autres et renaître ailleurs » explique Sandrine Bonnefond appuyée par le Dr Rengade pour qui une fugue a « la même valeur que des scarifications ou une tentative de suicide ». Interprétée comme un suicide social, la disparition se distingue du suicide par l’espérance. « C’est un sentiment qu’on pourrait qualifier d’espoir. On disparait si on a de l’espoir, sinon on se suicide » résume Charles-Edouard Rengade. Ce qui explique que le suicide succède parfois à la fugue, où prime l’esprit de survie. Si certaines disparitions s’identifient à des voyages pathologiques d’autres n’ont pour but que de refaire sa vie. Une expression jugée inexacte pour le Dr Rengade car « on ne peut pas refaire sa vie, il n’y a pas de brouillon ». Sandrine Bonnefond développe en revanche l’hypothèse d’une « autocréation », qui serait le fait de se créer tout seul, en dehors de toute influence extérieure.

Le regard d’autrui

La théorie de la psychologue pose alors la question du lien avec les autres. Une personne qui veut disparaître souffre-t-elle d’un manque affectif ? « Vouloir disparaître est synonyme de carence affective dans les liens primaires, avec les proches, les parents. C’est une blessure narcissique de laquelle résulte un sentiment de honte. Quand tout va bien, ces personnes ont besoin d’éclater les liens ». Disparaître deviendrait alors un besoin impératif et peu calculé qui peut atteindre les personnes aux parcours professionnel et personnel brillants, frustrés par une vie lisse brimant leurs désirs. Le Dr Lemoine concède l’existence d’état-limites – individus qui retournent une situation par besoin de maîtriser la réalité – mais estime que le fantasme de la disparition résulte d’une imagination fertile : « il peut y avoir carence ou insatisfaction si la personne part, pas si elle ne fait qu’y penser. Il y a une barrière étanche entre les deux ». Quelle que soit la raison, parfois prétexte, de la fuite, elle engendre une réprobation sociale. Mais vouloir disparaître peut aussi se manifester de manière plus symbolique. « Une anorexique mange très peu car elle veut fuir son enveloppe corporelle » confirme Patrick Lemoine. La drogue, l’anorexie, la boulimie ou l’alcoolisme sont donc les témoins d’une fuite mentale, d’une disparition intérieure.

Anaïs Vendel

Ils ont songé à disparaître…

Julien (prénom d’emprunt), 20 ans, étudiant

C’était à un moment où les journées de cours étaient longues, j’en avais marre de cette routine. Je voulais changer d’air, voir de nouvelles têtes. Je ne savais pas où aller, je voulais juste voir autre chose. J’aurai prévenu mes parents et leur aurai dit de ne pas me rejoindre. Je ne suis pas parti mais j’en ai parlé avec un ami et on s’est organisé un voyage à Genève pour décompresser. Je me suis remis à composer et les vacances m’ont aidé à me rendre compte que j’étais chanceux de faire ce que je voulais.

Jean-Baptiste Lemesle, 21 ans, étudiant infirmier

J’ai déjà songé à disparaître parce que la vie actuelle ne me plaît pas. J’attends d’avoir un métier qui me permette d’être utile où que j’aille. Mais quand j’aurai un métier, même sans argent, je pourrai disparaître. Pour moi disparaître, c’est partir quelque part, dans le fin fond d’un pays et ne donner de nouvelles à aucune personne qu’on connaissait à la base. Et ça oui, ça me tenterait.


Julie (prénom d’emprunt)

J’ai voulu disparaître parce que je me suis retrouvée dans une situation trop compliquée à gérer, je n’arrivais pas à voir d’autres options. Je suis dépressive depuis longtemps, j’ai souvent pensé au suicide. Je me suis demandé à quoi je servais, j’avais quelques problèmes de cœur et financiers… J’aurais pu me rapprocher de ma famille mais revenir était un aveu d’échec. Je me suis retrouvée coincée et la seule solution que j’ai trouvée était de disparaître. Si je n’étais plus là, je ne blessais personne ou je blessais tout le monde. Je n’avais plus à me justifier. Je recommençais tout à zéro…

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