« Peut-être qu’il est mort et qu’on ne le sait pas »

Jessi Hourlier est une amie de Jean-François Delas. A 25 ans, en dépression et suite à des hallucinations, sa mère le fait interner en hôpital psychiatrique à Thonon les Bains duquel il s’échappe, en pyjama et sans papiers, le 1er avril 2002. Sans nouvelles de lui, Jessi Hourlier continue de le chercher.

http://jeanfrancoisdelas.20minutes-blogs.fr, http://jfrancois_delas.boosterblog.com, http://disparu.unblog.fr, http://jeanfrancoisdelas.skyrock.com… Vous avez créé de nombreux blogs pour rechercher votre ami Jean-François Delas disparu depuis maintenant 9 ans. Pourquoi ?

Parce que la police ne fait rien. En 2002 quand Jeff a disparu, la loi sur les disparitions inquiétantes de majeurs n’existait pas encore [lorsque la disparition d’un mineur, d’un majeur protégé ou lorsqu’une disparition inquiétante est constatée,  les officiers de police judiciaire peuvent, sur instructions du procureur de la Répubique, procéder à des recherches. Au bout de huit jours, elles peuvent se poursuivre dans une enquête préliminaire, NDLR]. Alors les policiers l’ont recherché mais ont vite abandonné. Aujourd’hui, son dossier est quasiment vide. Avec Claudie, sa maman, nous avons même appris sur France 3 Régions que son dossier avait été fermé, nous n’avions même pas été mises au courant ! Nous l’avons fait rouvrir suite à quelqu’un qui annonçait l’avoir vu mais qui s’est avéré être une fausse piste. En dix ans, le Procureur n’a jamais reçu sa maman, il n’était jamais disponible. Quand moi j’appelais, il ne pouvait pas me répondre mais quand un journaliste appelait quelques minutes après moi, devant moi, il répondait. Aux Etats-Unis, des portraits de disparus sont imprimés sur des briques de lit et chez nous, il faut passer par les médias pour se faire entendre. Donc je continue à le chercher sur Internet, même si ça m’a fait perdre mon travail de réceptionniste. Aujourd’hui, il faudrait un témoignage ou une piste pour relancer l’affaire.

Vous n’avez pas cherché à comprendre la raison de ces refus ?

Jeff n’avait pas suffisamment de relations. Souvenez-vous de cette joggeuse de 18 ans qui disait avoir été enlevée alors que pas du tout [Marine Arcolle, 18 ans, partie faire son jogging le dimanche 10 octobre à 10h45 est retrouvée saine et sauve douze heures plus tard, près de son domicile en Seine-et-Marne. Elle avait expliqué aux enquêteurs avoir été enlevée avant de reconnaître avoir imaginé son histoire, NDLR]. Ses parents connaissaient le Maire et leurs amis étaient députés, avocats… Il n’a fallu que quelques heures avant que le parquet ne lance l’alerte. Même pour les disparitions, il faut avoir les bons contacts.

Vous n’avez pas cherché à le trouver par des voies parallèles comme les détectives ou les associations ? Elles sont plusieurs en France à proposer leurs services à beaucoup de familles de disparus.

Je l’ai recherché avec mes moyens. Au début, j’avais inscrit Jeff à toutes les associations. Manu association est vraiment très bien. Mais rapidement, je me suis rendue compte que les associations n’étaient pas très utiles car elles n’ont pas plus de moyens de recherche que nous. Seules les personnes concernées de près par la disparition regardent les portraits. Je connais tous les visages, toutes les histoires par cœur. On ne peut pas en vouloir aux autres, on ne peut pas s’intéresser à tout. Mais le manque de visibilité, c’est une lacune des associations. Depuis que « Perdu de vue » [une émission] n’existe plus, les gens n’entendent plus parler des personnes disparues alors qu’on aurait de quoi faire des émissions ! Du coup, j’ai monté des blogs et je me bats pour que les médias continuent d’en parler. Au bout de dix ans, plus personne ne se sent concerné, même ses amis. Ça se comprend. Qui dit qu’aujourd’hui, je serais encore amie avec lui s’il était là ? Quant aux médiums, je fais avec les moyens du bord. Je n’avais, et n’ai, toujours pas les moyens.

Aujourd’hui il devrait avoir 34 ans. Que pensez-vous qu’il lui soit arrivé ?

Je ne sais pas, je suis partagée, ça dépend des jours, du moral. Je me dis que si Jeff est en vie, il y a bien un de ses nouveaux proches qui va le reconnaître. Parfois je me dis qu’au bout de dix ans, s’il était en vie, il serait revenu. Il ne nous ferait pas souffrir. Ou alors, comme sa mère l’a fait interner, il a peut-être voulu s’enfuir, ça ne serait pas étonnant de la part de Jeff. Mais quelqu’un en chemise de nuit d’hôpital, sans papier, qui s’enfuit en pleine nuit ne passe pas inaperçu pourtant ! Peut-être qu’aujourd’hui il a refait sa vie avec une autre femme. Mais il a le prénom de sa mère tatoué sur la poitrine. S’il avait fondé une famille, j’imagine que sa femme aurait dû lui demander ce que c’était.

Vous parlez de famille, vous ne pouvez pas imaginer qu’il soit mort ?

J’ai tout imaginé. Peut-être qu’il est mort et qu’on ne le sait pas. Il y a beaucoup de personnes enterrées sous X. Les tests ADN ne sont pas obligatoires quand on retrouve un corps. Et de toute façon, les policiers n’ont prélevé aucun ADN dans ses affaires, chez sa maman. Ils n’auraient rien pour comparer son ADN. Il a peut-être été enterré dans une fosse commune puis incinéré sans qu’on ne le sache. Mais presque dix ans après, nous avons fait notre deuil. Quelle que soit la situation, nous souffrirons. S’il est mort, nous en souffrirons mais s’il a fait le choix de disparaitre volontairement, ce sera douloureux aussi car cela voudra dire qu’il ne veut plus nous voir. Ce que l’on veut aujourd’hui, ce sont des réponses à nos questions. Toutes les interrogations que l’on se pose nous pèsent.

Vous êtes très acerbe avec les forces de police…

Oui mais ils n’ont fait qu’un semblant d’enquête. Il leur fallait des mois pour essayer de remonter une piste. Une fois, la maman de Jess a reçu un appel de quelqu’un qui disait avoir vu Jess mais le temps que la police s’en occupe, c’était trop tard, ils n’ont pas pu remonter l’appel mais cela nous a permis de faire rouvrir le dossier. De la même manière, j’ai discuté avec un ancien patient de l’hôpital qui m’a donné des informations mais les forces de l’ordre s’y sont intéressées trop tard. Sur l’un de mes blogs, quelqu’un m’a laissé un commentaire et il m’a fallu neuf mois pour retrouver de qui il s’agissait. J’imagine que ça dépend des régions, peut-être qu’ailleurs cela se passe mieux mais dans cette affaire, la police a délaissé des pistes éventuelles. Par exemple, avant de disparaitre, Jess avait prêté 700 euros à un de ses amis qui dealait et qui avait besoin d’argent. La police ne s’est pas occupée de remonter cette piste. Alors que si Jess est parti volontairement de l’hôpital, il a forcément dû se réfugier quelque part. Il faisait nuit et sa mère habite à 40 kilomètres de l’hôpital. Peut-être qu’il a été chez cet ami qui habitait à côté de l’hôpital, qu’il lui a réclamé son argent et que ça a viré au règlement de compte. En dix ans, on a le temps d’imaginer tous les scénarios possibles.

A l’heure actuelle, il ne figure toujours pas dans le fichier des disparitions inquiétantes de majeurs…

Non. La moindre démarche relève du parcours du combattant. Rien que pour faire une recherche dans l’intérêt des familles, le commissariat a renvoyé la maman de Jeff vers la gendarmerie, qui l’a renvoyée au commissariat. Personne ne voulait la faire, ils se renvoyaient la balle. Ensuite, devant l’insistance de sa maman, on a enfin accepté de lui faire remplir un papier mais, ce n’était pas le bon.  Quand elle le leur a signalé, le commissariat a dit ne plus avoir le bon formulaire avant de le retrouver un quart d’heure plus tard.

En 2009, vous annonciez sur l’un de vos blogs votre volonté de déposer plainte contre l’hôpital psychiatrique. Est-ce fait ?

J’ai essayé mais je me suis heurté à un mur. On m’a dit que l’hôpital n’était pas une prison. Il n’y a ni caméra de surveillance aux entrées et aux sorties, ni porte qui ferme. On peut s’enfuir comme on veut ! Et alors que ce n’est pas une prison, Jeff a quand même été interdit de visite, personne ne pouvait aller le voir. L’hôpital décline toute responsabilité.

Interview publiée sur Keskiscpass.com

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