« Acquérir de nouvelles libertés dans une contestation radicale »

Albert Ogien est sociologue, directeur de recherche au CNRS et co-auteur du livre Pourquoi désobéir en démocratie ? Alors que les mouvements « d’Indignés » contre les mesures d’austérité se multiplient en Espagne et aux Etats-Unis et que les révolutions arabes sont parvenues à faire tomber plusieurs dictateurs, il nous explique l’enjeu que représente la désobéissance civile dans nos sociétés actuelles.

 

"Les internautes qui téléchargent illégalement des films ou des musiques font de la désobéissance civile"

Pouvez-vous nous rappeler en quoi consiste le concept de désobéissance civile ?

C’est un concept très restrictif auquel on intègre trop souvent les gens qui se révoltent alors qu’il ne faut pas faire de confusion entre désobéir, qui consiste à ne pas respecter une loi, et la désobéissance civile qui est une forme d’action politique de nature particulière. La désobéissance civile consiste à refuser d’appliquer une loi, publiquement et collectivement et nécessite une sanction. Elle s’appuie sur des arguments qui démontrent que la loi est injuste ou indigne et doit amener cette question politique devant la justice.

D’après votre définition, dans quelle mesure peut-on considérer le mouvement des Indignés ou des révolutions arabes comme de la désobéissance civile ?

Il y a une analogie entre ces deux mouvements car les Indignés se revendiquent du printemps arabe. C’est intéressant à étudié car si ni l’un ni l’autre ne participent de la désobéissance civile, ils en partagent certaines caractéristiques. Non organisés, ils ne sont liés à aucune organisation et ne revendiquent aucun leader. Délibérément non violent, ils comptent sur la puissance du nombre pour manifester contre une indignité morale. Il y a donc une analogie à faire mais il ne s’agit que d’un refus global généralisé émanant de la voix du peuple, qui n’a pas vocation à finir devant la justice. Le slogan « Dégage ! » des manifestants du printemps arabe correspond au mot d’ordre général « vous ne nous représentez pas » dans une démocratie. C’est une figure incroyable et mythique du peuple qui se lève et dit non et qui parvient à faire partir un pouvoir en place.

Si ces deux mouvements ne rentrent pas dans le cadre de la désobéissance civile, quelle forme prend-elle dans la société actuelle ?

Il existe encore de vrais mouvements qui tendent même à se développer. En France, les directeurs d’école qui ont affirmé qu’ils n’appliqueraient pas les nouvelles lois introduites par Xavier Darcos sont en rupture avec leur obligation de service et ont été sanctionné. Les habitants qui venaient nourrir et aider les Afghans clandestins de Calais, les internautes qui téléchargent illégalement des films ou des musiques, les médecins qui pratiquent l’euthanasie assument de le faire dans l’illégalité. Ce sont des mouvements de désobéissance civile.

Ce sont des actes qui apparaissent presque anodins par rapport aux actions de Gandhi ou de Mandela, qui font figure de représentants de la désobéissance civile. Quel impact peuvent avoir les mouvements actuels sur les pouvoirs en place ?

Il y a une distinction importante à faire par rapport à Gandhi, c’est la situation coloniale. Les significations sont différentes selon les situations. Dans le cas de Gandhi, il s’agissait de désobéissance de masse face au bafouement de droits élémentaires de la nation. L’ensemble des droits garantis comme l’homosexualité, l’avortement, la fin de la conscription, a été gagné par de la désobéissance civile issue de grands mouvements de masse à l’initiative de personnalités comme Martin Luther King. En démocratie, on ne voit plus l’intérêt de la désobéissance civile car les droits sont respectés les revendications sont nouvelles. Il s’agit d’acquérir de nouvelles libertés car la liste des droits est non exhaustive. Le mouvement des Indignés ressemble un peu à cela : une contestation radicale qui vise un débouché politique plus général, un changement de régime. Le mouvement français des Verts est par exemple issu de la désobéissance civile et à Berlin, il existe un parti pirate !

En France aussi, ce type de parti existe mais est peu médiatisé. Qu’est-ce qui pousse des citoyens à se révolter, maintenant et avec une telle ampleur ?

Ils pointent les limites et les failles du système et veulent agir à une autre échelle qu’il y a trente ans. Les Indignés semblent, et j’insiste bien, ils semblent, avoir compris immédiatement que leur action ne peut avoir d’impact qu’au niveau mondial, qu’il faut dépasser les cadres nationaux et voir le travail de l’humain dans son ensemble. Mais il y a une difficulté à avoir un programme alors que le monde est encore divisé en Etats, il y a un déphasage. Les jeunes générations politisées peuvent faire changer les choses mais ça prendra du temps. Il faut de grands événements tragiques pour accélérer le cours de l’histoire.

Propos recueillis par Anaïs Vendel et Eve Renaudin

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