Au coeur des Alcooliques Anonymes

Les Alcooliques Anonymes existent depuis 1960 en France et permettent aux personnes alcoolo-dépendantes d’assister à des groupes de parole. En France, entre deux et trois millions de personnes sont dépendantes de l’alcool, qui cause à lui seul entre 40 000 et 50 000 morts.

 

« l’alcool est partout, c’est convivial mais c’est une drogue, on ne se rend pas compte qu’on devient alcoolique »

Quelques bonbons dans une assiette en carton, du café dans des gobelets en plastique et une quinzaine de personnes autour de la table : la réunion des Alcooliques Anonymes, les AA comme ils s’appellent entre eux, peut commencer. Dans un local à la Croix-Rousse (Lyon), l’ambiance est détendue mais calme. Qu’ils soient cinq ou vingt, une réunion se déroule toujours de la même manière : un modérateur est choisi dans l’assemblée et il change à chaque réunion. Après la lecture de la « méthode » s’ensuit un échange sur l’une des ses douze étapes. La « méthode », ce sont douze paliers qui doivent conduire au rétablissement – les AA estiment que la guérison n’existe pas – dont le premier est « nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool et que nous avions perdu la maîtrise de nos vies ». C’est celui-ci qui fera l’objet des échanges de ce mercredi soir. Pour Jean, 56 ans et abstinent depuis sept mois, c’est la 90e réunion. Ce soir, c’est lui le modérateur qui veille au respect de la parole libre. Certains viennent pour la première fois, comme Fabien, le plus jeune des AA de ce soir. « Venir, c’était la reconnaissance d’être alcoolique. Si je viens, c’est pour ne pas oublier que l’alcool est fourbe » confie-t-il, sous le regard des autres membres. La prise de conscience de l’alcoolisme est souvent l’une des étapes les plus compliquées à passer car « l’alcool est partout, c’est convivial mais c’est une drogue, on ne se rend pas compte qu’on devient alcoolique » livre Caroline, pour qui boire était un moyen de décompresser. Pour Christian, l’acceptation a été un obstacle et « se mettre en situation de ‘première étape’ est quelque chose qui coince ». Un phénomène que Claude Augustin Normand, addictologue à la Croix-Rousse, explique par la définition propre que chacun a de l’alcoolo dépendance : « l’alcool est un tabou. Tant qu’on consomme comme tout le monde – et chacun à sa vision de ce que boive les autres – on pense que tout va bien ». Mais une fois le cap de la prise de conscience passé, les AA reconnaissent se sentir mieux. « Je ne suis pas mécontent, j’arrive à me regarder et à me demander pourquoi ça me blesse autant » confirme Jean-François.

Spiritualité

En France, entre deux et trois millions de personnes sont alcolo-dépendantes et entre 40 000 et 50 000 en meurent.

Quelques hochements de tête accompagnent les confidences mais Jean veille à ce qu’il n’y ait aucune interactivité entre les membres. Chacun leur tour, les AA se présentent aux autres et exposent ce qu’ils ont envie de dire. Certains éprouvent le besoin de raconter leur souffrance ; d’autres se contentent de parler de leur lutte contre l’alcool. C’est au tour de Jean de se confier : « Au bout de quatre mois d’abstinence je me suis remis à boire. Quand je suis revenu aux AA, on ne m’a pas demandé ce qui s’était passé, on m’a accepté ». Pour Jean, les AA représentent beaucoup et il estime que sans eux, il ne serait plus avec sa femme, Angela. Elle l’accompagne aux réunions pour évoquer son quotidien avec un alcoolique mais aussi pour rappeler la spiritualité de la méthode. Il n’est pas obligatoire de croire en Dieu – seule est nécessaire la volonté de s’en sortir – mais quelques bougies ornent la table et la conscience spirituelle habite un certain nombre de membres. Pourtant, peu parlent clairement de religion. « J’ai fais toutes les réunions pour connaître le secret de l’abstinence et j’ai découvert que c’était la vie spirituelle » révèle Michèle. Si elle est aujourd’hui une alcoolique abstinente, Michèle aura pourtant bu 25 ans de sa vie jusqu’à être internée, faisant ainsi les frais de ce qu’elle juge être « une maladie physique, mentale et psychologique qui peut conduire à la morgue ». Une opinion largement partagée par Nicole, une catholique pour qui c’était « la dernière chance. Je voulais accéder à la puissance supérieure mais je l’avais déjà en moi sinon je serais morte dans mon alcool. Avec les AA, je me découvre ». Renée, placée en cellule de dégrisement par les gendarmes à la suite d’un accident de voiture, a été envoyée vers le groupe de parole par son médecin. Claude Augustin Normand explique néanmoins que tous n’ont pas cette chance : « Il faut dix ans avant qu’un alcoolo-dépendant vienne consulter, il vit toujours avec le mirage que ça ira mieux demain. Et tous les médecins n’ont pas le réflexe de parler des associations aux malades, même si le monde médical évolue progressivement et que ça commence à rentrer dans les mœurs ». Mais le chemin est long, Caroline, dont le père est alcoolique, explique que son médecin généraliste « ajoutait du Prozac mais ne parlait pas des AA ».

« On fait beaucoup de mal »

Et si les AA ont tant de mal à entrer dans les mœurs, c’est aussi parce que « notre culture donne une place importante à l’alcool et au vin. C’est une démarche difficile de se faire aider car jugée honteuse et dévalorisante » selon l’addictologue. En effet, la moyenne d’âge des Alcooliques Anonymes en France est de 53 ans et pour Jean, l’explication est toute trouvée : « très souvent il faut avoir souffert beaucoup pour enfin venir demander de l’aide ». Pour Fabien, pourtant l’existence du groupe a toujours été une évidence : « J’ai toujours entendu parler des Alcooliques Anonymes, même dans les films américains ». La motivation pour participer aux réunions, beaucoup d’alcolo-dépendants la trouve dans la volonté d’améliorer leurs relations avec leurs proches. Le Dr Augustin Normand reconnait que c’est un « vrai calvaire » pour l’entourage qui se trouve impuissant face à une situation hors de laquelle il ne peut pas être. « J’ai fait beaucoup de mal à mes enfants mais je ne le voyais pas, j’étais dans ma bulle. Aujourd’hui je tente de leur donner autre chose » confie, émue, Caroline. Comme beaucoup, elle a connu les AA après une cure qui n’a pas fonctionné. Après la sienne, Marc a même été jusque dans un accueil pour personnes âgées. « C’était une catastrophe, je n’étais pas aussi vieux qu’eux. Heureusement, ma femme m’a soutenu. J’ai eu un carton jaune, je n’ai pas le droit d’en prendre un autre ». Il partage difficilement son expérience qui remue en lui de mauvais souvenirs mais les membres écoutent son histoire, comme celle des autres, d’une oreille attentive et avec humilité. Le vécu de chacun permet aux autres d’avancer, « une étape à la fois, 24 heures par 24 heures » selon Jean. La réunion, qui dure entre une heure et une heure et demie, aura duré plus de deux heures ce soir-là. Mais les membres auront dit ce qu’ils avaient sur le cœur et qu’ils ne disent pas toujours à leurs proches. Claude Augustin Normand rappelle qu’1 à 5% des consommateurs d’alcool sont dépendants et que cet « accident de la vie » provoque des cirrhoses, des troubles du système nerveux (marche, mémoire, etc.), de la vision, du pancréas et peut être à l’origine d’accident ou de chute.

A lire aussi :

– Docteur Claude Augustin Normand, addictologue à la Croix-Rousse (Lyon) : « Il faut dix ans pour qu’un alcolo-dépendant consulte »    

Publié sur Lyon-Webzine

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  1. […] drogue dure, on n’utilise plus ce vocabulaire, on ne travaille plus avec ces notions, sinon l’alcool serait une drogue dure, par exemple car il a un pouvoir addictogène plus fort que le cannabis. On ne pense plus en ces […]

  2. […] résumé oui, pourquoi pas le baclofène dans le traitement de l’alcoolodépendance… Mais ne surmédicalisons pas cette pathologie et attendons le résultat des études qui […]

  3. […] une gueule de bois dès la première gorgée d’alcool, voilà comment les Chiliens veulent combattre l’alcoolisme. Des essais cliniques sont prévus prochainement pour tester un vaccin qui devrait aider les […]



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