« Il faut dix ans pour qu’un alcoolo-dépendant consulte »

Le docteur Claude Augustin Normand est addictologue à l’hôpital de la Croix-Rousse, à Lyon. Elle explique les causes de l’alcoolisme et évoque la difficulté pour les proches de vivre avec une personne alcoolo-dépendantes.

"Malgré le désir d'arrêter, ils sont dans l'incapacité de dire "non""

En France, on estime qu’entre deux et trois millions de personnes souffrent d’alcoolisme. Concrètement, de quoi s’agit-il ?

Je préfère le terme d’alcoolo-dépendance, qui définit une problématique chez quelqu’un quand l’alcoolisme résume l’identité d’une personne. Il est difficile de définir précisément l’alcoolo dépendance car chacun en a sa propre définition, y compris dans le milieu médical. L’alcool est un tabou et tant qu’on boit « comme les autres », on estime ne pas avoir de problème. Aujourd’hui, 1 à 5% des consommateurs sont dépendants, il y a peu de famille où personne n’a de problème.

Comment devient-on alcoolique ?

Déjà, nous vivons dans une culture où l’alcool et le vin ont une place importante. Ce n’est pas une excuse mais dans le parcours de vie d’une personne qui consommait de l’alcool régulièrement, il peut se produire un accident de la vie, qui majore cette consommation. C’est une cause évoquée mais c’est aussi l’expression d’une fragilité antérieure. L’alcool est comme une verrue à enlever mais ce n’est pas aussi simple.

Beaucoup d’alcoolo-dépendants veulent arrêter mais n’y arrivent pas. Pourquoi ?

C’est ce qu’on appelle le syndrome de sevrage. Malgré le désir d’arrêter, ils continuent car ils sont dans l’incapacité de dire non. Il se développe chez eux un phénomène de tolérance qui les amène à boire toujours plus car quand ils consomment la même dose, ça ne leur fait plus rien. Aller parler de ce problème à un médecin est une démarche difficile car ça développe un sentiment de honte et de dévalorisation. Il faut dix ans avant qu’un alcoolo-dépendant vienne consulter, c’est une longue période avant de faire le pas car il aura toujours le mirage que ça ira mieux demain, seul.

Quels sont les risques d’une telle dépendance ?

L’alcool provoque des complications somatiques qui se développent dans le système nerveux périphérique, avec des troubles de la marche, et central, avec des troubles de la mémoire. Il engendre aussi des cirrhoses du foie, des troubles pancréatiques ou de la vision et peut être la cause d’accident, de chute voire d’une violence qui n’existerait pas sans l’alcool. Il cause assez peu de cancers mais est plutôt à l’origine de dégénérescence dans les nerfs. Associé au tabac, il a des conséquences sur le moyen et long terme sur le système pulmonaire, ORL et viscéral.

Comment se passe le suivi médical ?

La première consultation pointe souvent les inconvénients de l’alcool puis le suivi médical commence par une évaluation, une vision des choses, du projet, des causes à effet. Le but est d’accompagner les gens dans le changement de leurs habitudes de consommation, de vie. On les envoie souvent vers un psychologue qui se concentrera sur l’histoire de vie quand moi que je les soutiens, j’essaie de leur faire accepter le quotidien. Le suivi psychologique est important car il faut déjà du temps pour que l’alcoolo-dépendant se rende compte que quelque chose en lui peut aller mieux. Nous proposons un accompagnement qui vise à instaurer un lien de confiance, une alliance thérapeutique. La première étape, presque obligatoire, est l’arrêt de l’alcool, qui passe parfois par un séjour de 4 à 5 semaines en hôpital de jour. Mais la réalcoolisation est fréquente après une cure. C’est une solution à une situation qui ne doit pas forcément être vécue comme un échec mais comme une étape dans l’avancée, qui doit être travaillée pour ne pas se dire « j’ai tout raté ».

On parle de plus en plus des problèmes d’alcool des jeunes, qu’en pensent les médecins ?

Les risques de la boisson chez les jeunes inquiètent le corps médical. Car jusqu’à 18-20 ans, le cerveau est fragile, il est en consolidation. Plus on consomme jeune, plus on favorise la dépendance. Mais il ne faut pas être alarmiste, certains vont arrêter l’expérience de l’alcool. Ce qu’il faut voir, c’est que l’alcoolo-dépendance, parfois appelé alcoolisme mondain dans certains milieux, touche toutes les tranches sociales. Il y a une majorité d’hommes mais la part importante des femmes est cachée car elle va à l’encontre des représentations. Un homme qui boit au bar, c’est normal, c’est un bon vivant, il a plus « d’entrainement » grâce à son activité sociale, ses habitudes de consommation. Une femme qui boit sera pointée du doigt.

Face à une situation aussi compliquée pour les malades, comment réagissent les proches ?

C’est un vrai calvaire pour eux. Il est difficile d’aborder la question avec une personne qui est dans le déni. Ils sont dans l’impuissance car ils n’ont aucun pouvoir sur une situation hors de laquelle ils ne peuvent pas être. Ils doivent trouver le ton juste sans que l’alcoolo-dépendant ne se sente espionné ou agressé. Les proches se demandent sans cesse « est-ce qu’il boit ?» mais c’est une inquiétude qui se veut aidante. Depuis une dizaine d’années, il existe des lieux de parole et de soins pour la famille, comme les Alanon des Alcooliques Anonymes.

Les AA, justement, est-ce une bonne alternative aux soins ?

Ces associations ne doivent pas être une alternative aux soins mais sont un très bon complément. Malheureusement, beaucoup de patients sont réticents à l’idée d’aller dans ces associations car ce serait reconnaître qu’ils sont alcoolo-dépendants. Ils voient ça comme un obstacle alors que ce serait une bonne aide.

A lire aussi : 

– Alcooliques Anonymes : Réunion au coeur d’un mal

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Comments
6 Responses to “« Il faut dix ans pour qu’un alcoolo-dépendant consulte »”
  1. Hauteville Jean-François dit :

    Dans les 5 millions, sont inclus les dépendances et les mésusages nocifs ou à risque….

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  1. […] que 5 millions de personnes en sont dépendantes et que, en incluant les proches des dépendants, 20 à 25 millions de personnes souffrent de la problématique de l’alcool. Le cannabis n’est pas aussi toxique que l’alcool mais un encadrement est […]

  2. […] corporelle ou physique. La prise de produit vient soulager un manque, un besoin corporel. L’alcoolodépendant, par exemple, devra très tôt, parfois dès le matin, boire pour soulager les tremblements, les […]

  3. […] que pour les consommateurs réguliers. Le premier produit associé reste l’alcool. Il peut s’inclure dans un cadre festif ou dans une recherche de complémentarité des […]

  4. […] sont seulement en cours…).  Décrire le baclofène comme un médicament  « miracle » pour traiter l’alcoolisme est au mieux une contre information. Avaler un comprimé suffirait pour supprimer les angoisses, […]

  5. […] certainement pas un remède miracle. Les médecins et scientifiques s’accordent à dire que l’alcoolo-dépendance est une pathologie sociale comme chimique (voir nos articles sur le sujet). « Les personnes qui deviennent alcooliques ont un […]



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