Ben Laden, fin du mythe mais perpétuation d’Al-Qaeda

L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre dimanche dernier : Oussama Ben Laden est mort. Après dix ans de traque mondiale, le leader d’Al-Qaeda a été tué lors d’un raid américain dans sa maison à Abbottabad, à 60 km d’Islamabad, au Pakistan.

 

La communauté internationale se réjouit de la mort du commanditaire présumé des attentats du 11-Septembre. Dans la nuit du 1er au 2 mai, un commando américain héliporté attaque une maison à Abbottabad, surveillée depuis le mois d’août. Oussama Ben Laden (OBL), entouré de sa famille, résiste et se fait exécuter avant que son corps ne soit immergé en haute mer. Après les mouvements de liesse populaire, les membres de ce commando ont été récompensés de la citation présidentielle – plus haute récompense possible – alors que  le décès du terroriste le plus recherché au monde reste essentiellement symbolique. Dix ans après les attentats du World Trade Center (New-York) et sur le Pentagone (Washington), « le Guide », considéré plusieurs fois comme mort, en fuite, malade, Ben Laden endossait le costume d’icône islamiste, tant pour les djihadistes que pour les Américains pour qui il était devenu l’ennemi numéro Un.

Al-Qaeda meurtri mais toujours en lice

« Justice est faite », « enfin notre vengeance », « enterrer le reste d’Al-Qaeda avec Ben Laden »… les expressions de liesse ne manquent pas depuis l’assassinat du leader islamiste. Mais si l’organisation a perdu son émir, elle reste debout. Depuis le renversement du régime taliban qui l’abritait en Afghanistan en 2001, elle s’est fragmentée en une nébuleuse de groupes djihadistes indépendants de la centrale : Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) qui retient cinq otages français, mais surtout Aqpa (dans la péninsule arabique), basé au Yémen, qui a revendiqué l’attentat raté contre le vol Amsterdam-Detroit de 2009. Dans ce contexte, la mort d’OBL est-elle en mesure de jouer un rôle sur  la menace terroriste ? Au-delà du symbole, le Guide apparaissait comme le seul capable d’unifier tous les mouvements. Des conflits qu’Ayman al-Zawahiri, le théoricien égyptien d’Al-Qaeda évoqué comme éventuel successeur, risque d’avoir du mal à gérer. Considéré par les Américains comme l’ennemi n°2, le médecin personnel de l’ex-leader est handicapé par son origine. Certaines composantes d’Al Qaida, notamment les djihadistes de la Péninsule arabique qui n’acceptent pas la mainmise des Egyptiens autour d’OBL, préfèreraient un Saoudien du pays de la Mecque. Pour ne rien arranger, Al-Zawahiri n’est pas prophète en son pays puisqu’il a rompu avec les Frères Musulmans dont il a été déçu. Autre point négatif : un journal saoudien l’accuse d’avoir trahi OBL en raison de divergences, en envoyant un Pakistanais, filé par les Américains, jusqu’à sa demeure.

Second mandat assuré pour Obama ?

Mais si les djihadistes s’éparpillent, les Américains se retrouvent. Alors que se multiplient les sondages depuis l’annonce de la mort du terroriste, Obama a gagné onze points de popularité. A 18 mois des présidentielles, ce capital de sympathie ressemble à une aubaine. Pourtant, « l’effet Ben Laden » pourrait ne pas se prolonger jusqu’en 2012, comme ça a été le cas pour celui qui se refuse aujourd’hui à tout commentaire : George W. Bush. Sa cote de popularité était passée de 51 % à 90% après l’attentat du 11-Septembre et la capture de Saddam Hussein deux ans après, qui lui avait permis de gagner huit points, ne l’a pas empêché de finir son mandat en battant des records d’impopularité, comme son père avant lui. Les 89% d’Américains que George Bush père avait ralliés après la victoire sur l’Irak au Koweït en 1991 n’ont pas suffit à le faire gagner les élections de 1993. Et Barack Obama a des raisons de se méfier. Outre le fait que plus de la moitié des Américains redoutent désormais des représailles, la politique économique actuelle ne recueille que 40% d’avis positifs, le seuil le plus bas depuis le début de la présidence d’Obama. Entre l’imposant taux de chômage (9%) et l’abyssal déficit, les Américains s’inquiètent d’abord de leur économie. Bill Clinton l’avait bien compris en 1993 car c’est en axant sa campagne sur les finances qu’il avait coiffé au poteau George Bush, pourtant au sommet.

 Le Pakistan dans tout ça ?

La mort d’OBL conforte donc les esprits. Au Pakistan, pourtant, le ton monte avec les Américains. Les autorités pakistanaises dénoncent une action menée sans eux contre un OBL qui vivait depuis 6 ans à Abbotabad expliquant que de « telles actions unilatérales […] minent la coopération et représentent parfois aussi une menace pour la paix et la sécurité internationales». C’est d’autant plus vrai que les relations américano-pakistanaises ne sont pas au beau fixe. Sous « perfusion » depuis la 1ère guerre d’Afghanistan, dans laquelle il avait été utilisé comme base logistique et technique face à l’URSS, le Pakistan traine une image déplorable : corrompu, fortement islamisé, victime de coups d’Etat et d’assassinats à répétition, le pays est aussi en proie à des violences interconfessionnelles et à une talibanisation, comme dans les zones tribales. Après les insatisfaisantes opérations militaires au nord-waziristan demandées par Washington, les potentiels soutiens dont auraient bénéficié OBL diminuent le peu de confiance accordée au Pakistan. Les rapports indo-pakistanais risquent également de se détériorer, l’Inde étant  toujours traumatisée par les attentats de Mumbai de 2008. Enfin, les talibans pakistanais ont juré de venger la mort du Guide par des attentats et les habitants seront les premières victimes d’une guerre qui n’est pas la leur. Mais le rôle de victime colle assez mal au Pakistan. OBL vivait dans une belle demeure, à moins de 80 kilomètres d’une académie militaire et beaucoup s’étonnent que l’ISI – les services secrets pakistanais – n’ait rien remarqué. Pour certains, le Pakistan aurait dénoncé OBL afin que l’armée américaine quitte plus vite l’Afghanistan où elle s’enlise dans une guerre contre le terrorisme qui empêche le Pakistan d’étendre son influence.

 Anaïs Vendel

Crédits photos : Rahimullah Yousafzai/AP et Stringer/Reuters

Problème de comm’

Comme on pouvait s’y attendre, la mort du leader islamiste réactive les théories du complot, alimentées par l’absence de photo du corps. Jugées trop choquantes par le gouvernement Obama, ces photos semblent pourtant indispensables. Le choix de ne pas les divulguer pourrait relever d’une erreur de communication car cela donne l’impression d’une volonté de censure. Pour les guerres du Golfe et d’Afghanistan, le contrôle de l’image était très bien organisé alors qu’aujourd’hui les Américains n’ont pas pensé les images de la mort de Ben Laden. De plus, une cacophonie médiatique a suivi l’annonce du succès de l’opération « Geronimo », des informations essentielles filtrant dans la presse ou étant présentées visiblement sans préparation par des intervenants qui semblaient improviser. On peut se demander pourquoi cet événement n’a pas été traité par la communication du Président ou directement par le Pentagone.

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Publié sur Keskiscpass.com

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